
[CONSTANTINOPLE] Exceptionnel album de 54 caricatures originales, parfois légendées, exécutées à l'encre de Chine, au crayon et à l'aquarelle, comprenant également trois petits dessins au crayon sur feuilles volantes. Sans date [circa 1872-1873]. Petit in-folio oblong de 47 pages (40,5 x 27,9 cm). Plein vélin ivoire à recouvrement de l'époque, dos lisse orné de filets rouges, un accroc restauré en tête du dos, filet rouge encadrant les plats, quelques taches sur les plats, gardes et contreplats de papier peigné, tranches rouges.
Composé avec toute vraisemblance par un amateur de talent, cet album aussi spirituel que personnel met en scène les aventures et mésaventures d'un petit cercle de personnages récurrents, manifestement liés, de près ou de loin, à l'ambassade de France près la Porte ottomane. Un fragment de papier à en-tête imprimé « Ambassade de France », glissé entre deux feuillets, vient d'ailleurs conforter cette provenance.
Les premières scènes conduisent le lecteur à Florence en septembre 1872, puis à Rome en novembre et décembre de la même année. Au fil des pages se succèdent le temple de Vesta, une arène antique détournée en clin d'œil aux jeux du cirque (« Ave Cesar »), des soirées au théâtre, des promenades au Capitole ou à cheval, jusqu'à un vaste panorama aquarellé tournant en dérision la guerre franco-prussienne de 1870 et ses principaux protagonistes. Les légendes autographes donnent vie à cette chronique graphique, où se mêlent humour, souvenirs de voyage et satire mondaine.
Le petit groupe croqué à Rome réunit notamment les vicomtes de Bresson, de Mareuil, d'Hauterive et d'Hérisson, le général de Castelbajac et le baron de Talleyrand. L'album renferme également une lettre autographe signée à l'encre noire, ornée en marge de caricatures à la plume, adressée à « Monsieur H. Fournier » et ouverte par cette apostrophe facétieuse : « Cher Washington n°2 ». Un beau portrait au crayon est, quant à lui, identifié comme représentant Khalil Bey.
Le vicomte de Bresson se laisse identifier avec une grande vraisemblance comme Paul Alfred, vicomte de Bresson (1834-1904), alors secrétaire de l'ambassade de France à Rome, précisément au moment où se déroulent les scènes de l'album. Il poursuivra ensuite une brillante carrière diplomatique qui le conduira successivement à Bruxelles, Madrid, Belgrade puis en Suisse.
Le destinataire de la lettre paraît être Hugues Marie Henri Fournier (1821-1898), futur ambassadeur de France près la Porte ottomane, nommé à Constantinople le 31 décembre 1877.
Quant au portrait légendé de Khalil Bey (1831-1879), il évoque le célèbre diplomate et homme d'État ottoman, ambassadeur à Vienne avant son retour à Constantinople en 1872 pour y épouser la princesse égyptienne Nazli Fazl.
Si Khalil Bey est aujourd'hui demeuré célèbre, c'est moins pour sa carrière diplomatique que pour son extraordinaire collection de peintures, dispersée aux enchères à Paris le 16 janvier 1868 afin d'éponger ses dettes de jeu. Elle réunissait notamment L'Origine du monde et Le Sommeil de Gustave Courbet, Le Bain turc d'Ingres et L'Assassinat de l'évêque de Liège de Delacroix, aujourd'hui conservés au musée d'Orsay, au Petit Palais et au Louvre.
Rare témoignage illustré des milieux diplomatiques français de la fin du Second Empire et des débuts de la IIIᵉ République, cet album associe souvenirs de voyage, satire politique et chronique mondaine, tout en offrant un éclairage inédit sur plusieurs figures appelées à marquer les relations entre la France et l'Empire ottoman.