
Carnet de ventes de vin à expédier par une maison de négoce de Beaune, 63 ff. (124 pp.) rédigées à la plume, suivi de 26 ff. vierges. Les commandes couvrent les années 1787-1795, puis quelques pages datées de 1809 sont consacrées à des minutes de lettres souvent envoyées depuis Coblence, en lien avec des expéditions, probablement rédigées par des intermédiaires.
Rare cahier de commandes d'un commerce de négoce en vin, probablement la maison Patriarche, constituant l'un des plus anciens témoins de leur activité de négoce.
Cette source inédite et de première main permet de combler les lacunes dans la connaissance des jeunes années de cette maison, éclairant les goûts et des désirs de sa clientèle, les prix pratiqués pour les différentes appellations et millésimes, l'identité et les circuits d'exportation de leurs représentants sillonnant la France et l’étranger, le coût et les types de moyens de transports utilisés.
Vélin à lacets, recouvert d'une autre peau de réemploi où figure un texte à la plume (acte notarié de Beaune, selon toute vraisemblance), second plat fendu en plusieurs endroits, dont les déchirures affectent le dos en deux endroits.
Le registre couvre les années 1787-1795 d’un négoce qui bénéficie d’un « édit, pris en 1776 sous l’influence de Turgot, qui libéralisa pleinement la libre circulation et le commerce des vins dans tout le royaume. » (Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay de la fin du XVIIIe siècle à 1914, p. 95). Les commandes sont répertoriées à partir de septembre 1787, quelques mois seulement après la visite dans la région de Thomas Jefferson qui s'était délecté de Meursault, Pommard et Volnay, comme en témoignent ses notes de voyage (Notes of a Tour into the Southern Parts of France).
Le XVIIIe siècle a vu naître une quinzaine de maisons, dont Patriarche, créée en 1780. Plusieurs éléments semblent indiquer qu'il s'agit en effet de ce négoce : une mention d'un bibliographe sur le contreplat, ainsi qu'une lettre de 1809 jointe au registre adressée à Patriarche et Misserey par un mauvais payeur, qui implore une extension pour l'acquittement de son dû. Entre 1808-1811, le manuel du négociant indique en effet Patriarche et Misserey en tant qu'associés dans sa liste concernant Beaune.
On découvre plusieurs grades de première, seconde ou troisième qualité, le vin vieux, ainsi quà l'occasion, l’appellation de leur provenance véritable, qui s’est généralisée à partir des années 1730 : Meursault, Beaune, Volney, Pommard, Chassagne... Le plus ancien millésime indiqué date de 1784. Le profil de la clientèle est constitué de professionnels du vin (négociants, marchands et aubergistes), le reste allant à des membres de l’élite sociale, notamment des titulaires d’offices et de charges, particuliers fortunés ou ecclésiastiques se groupant pour les commandes. La zone de chalandise couvre le nord et l’est de la France, ponctuellement la Normandie, ainsi que Paris, Vienne en Autriche, Turin, Bruxelles et la Suisse (Bâle, Berne et Neufchâtel). La plupart des commandes se compte en feuillettes, bouteilles, en pièces, plus rarement en quarteau, tandis que les prix sont généralement indiqués pour la quantité en queue.
Les affaires sont apportées par divers intermédiaires, dont le chanoine Fromageot de Beaune dont la réputation a été louée dans l’Europe entière par le comte de Rosenberg, très présent dans les lignes du registre pour ses nombreuses commandes depuis l’Autriche : « Le Cte Rosen[berg] […] me dit que son correspondant pour le vin de Bourgogne est l'abbé Fromageot, chanoine à Beaune, qu'une pièce lui revient à 240 tt, que je n'ai qu'à lui faire descendre le Rhône. » (Europäische Aufklärung Zwischen Wien und Triest. Die Tagebücher des Gouverneurs Karl Graf Zinzendorf, 1776-1782).
Certaines bouteilles doivent parfois être marquées, les monogrammes indiqués dans les marges – la plupart des commandes sont spécifiques, parfois cryptiques (« ni vieux ni nouveau » ; « qui ait du corps », « sans spécification d’année, mais seulement du temps où il devra être mis en bouteilles, on veut du vin corsé de Beaune ou du Pomard [sic] ») et contiennent les millésimes, la couleur, ou même des commentaires assez cocasses : « n’est pas bon il ne faut pas expédier » (!).
Rarissime document d'archive viti-vinicole pendant les temps troublés de la révolution et du Directoire, apportant des données nouvelles concernant de grandes maisons dont les noms perdurent et prospèrent encore aujourd’hui : Patriarche et Misserey.