
Manuscrit de quatre pages à l’encre noire sur un double feuillet in-folio (31,9 x 20,1 cm), intitulé Compte de dépense & de recette pour l'habitation de Monsieur le Vte de La Bourdonnaye et, au verso, Etat des naissances de Nègres et mortalités & crues et déficits d'animaux, ainsi qu’Etat des revenus fabriqués sur l'habitation de Monsieur le Vte de La Bourdonnaye. Signé Pérès et Grasset frères, Pitteu & Cie, certifié aux Verrettes et à Saint-Marc le 30 juin 1785.
Quelques plis de classement d’époque, sans altération de la lisibilité du texte ; bel état de conservation pour un document de gestion demeuré dans son état d’usage.
Établi pour le premier semestre de 1785, ce compte concerne une habitation sucrière située aux Verrettes, dans la plaine de l’Artibonite, aux environs de Saint-Marc. Le propriétaire désigné comme « Monsieur le Vte de La Bourdonnaye » est très vraisemblablement Anne-François-Augustin de La Bourdonnaye, futur général de la Révolution, qui avait épousé en 1778 Élisabeth-Joséphine de Mauger, née aux Verrettes et issue d’une famille possédant plusieurs intérêts fonciers dans cette partie de Saint-Domingue. Des archives postérieures attestent la transmission de propriétés de l’Artibonite dans leur descendance.
Appointements de l’économe, gratifications au maître sucrier, fournitures, entretien des bâtiments et des moulins, nourriture des hommes employés aux travaux : les premières pages suivent au plus près les dépenses ordinaires de l’exploitation. Elles appartiennent à cette comptabilité de gérance par laquelle les administrateurs des grandes habitations rendaient compte à des propriétaires souvent absents de l’état des travaux, des dépenses, de la main-d’œuvre et de la production.
Le chantier des deux moulins apparaît notamment dans une écriture du 20 mars, où sont distingués le charpentier Dussolier et les différents groupes d’ouvriers travaillant avec lui :
« Pour la nourriture de Dussolier neveu pendant 80 jours qu'il a resté sur l'habitation à faire les deux moulins à 5 l. par jour, 400. Pour id. de 4 mulâtres ses ouvriers pendant 80 jours à 30 s. chaque par jour, 480. Pour id. de 6 Nègres ses ouvriers, pendant 80 jours à 15 s. chaque par jour, 360 ».
Rien n’est ici développé au-delà de ce qui doit être porté au compte ; précisément pour cette raison, le document fixe avec une grande netteté la durée du travail, le nombre des hommes, les catégories sous lesquelles ils sont enregistrés et le coût quotidien de leur nourriture. Une autre écriture, datée du 30 juin, porte encore 7 000 livres versées à Dussolier pour « la façon d’un moulin à bête, fourniture de bois compris ».
Au milieu de ces opérations apparaît à deux reprises le nom de Charles, homme asservi désigné comme « mulâtre », qui avait fui l’habitation. Le 8 mars, les frais de celui qui part à sa recherche sont consignés en ces termes :
« Payé à Francisque pour sa nourriture & celle de son mulet lors de son voyage au Mirebalais pour chercher Charles mulâtre qui étoit marron ».
Le 16 mai, une nouvelle dépense apprend qu’il avait franchi la frontière coloniale et avait été arrêté dans la partie espagnole de l’île :
« Pour prix & frais de geôle du mulâtre Charles arrêté à l'Espagnol et pour son passage du Port au Prince icy, lesdits ont payé 535 l. 10 s. »
Deux lignes de comptabilité permettent ainsi de suivre une partie de son parcours : la fuite hors de l’habitation, les recherches menées du côté du Mirebalais, le passage dans la partie espagnole, l’arrestation, la geôle, puis le transport par Port-au-Prince jusqu’à la région de Saint-Marc. Aucun récit ne vient raconter cet épisode ; le marronnage et sa répression n’apparaissent qu’au moment où ils deviennent des dépenses à imputer à l’exploitation.
Grasset frères, Pitteu & Cie, maison de commerce établie à Saint-Marc, intervient dans les règlements de l’habitation ; à la clôture du semestre, 6 897 livres sont reçues de cette société pour solder le compte. Le document laisse ainsi entrevoir, derrière la gestion quotidienne de la sucrerie, le rôle des maisons négociantes dans le financement des plantations et dans leur insertion dans les circuits commerciaux coloniaux.
Au verso, les sommes cèdent la place aux mouvements de la population et du cheptel. Trois naissances survenues pendant le semestre y sont consignées individuellement, ainsi qu’un décès ; viennent ensuite les effectifs de la population asservie, répartis selon les catégories employées par l’administration de l’habitation : « 84 Nègres, 93 Négresses, 41 Négrillons, 17 Négrittes », soit 235 personnes au 30 juin 1785.
Sans changement de document ni de logique administrative, le relevé se poursuit avec 92 bêtes de somme et 51 bêtes à cornes, puis avec le produit des sucres. La disposition même du feuillet donne ainsi à voir la manière dont une habitation suivait simultanément les variations de sa population asservie, les animaux nécessaires à son fonctionnement et le rendement de la production.
La dernière page porte à 208 538 livres le produit des sucres fabriqués et vendus pendant le semestre. Salaires et gratifications, réparations des moulins, nourriture des ouvriers, fuite et reprise de Charles, naissances et décès, effectifs humains, cheptel et revenus du sucre se trouvent ainsi réunis dans les quatre pages d’un même instrument de gestion.
Les archives postérieures offrent un prolongement remarquable à cet état de 1785. Dominique Pérès y apparaît comme gérant de propriétés appartenant à la famille Mauger, et trois comptes de revenus établis par lui en 1787, 1788 et 1789 furent conservés parmi les pièces destinées à en établir la valeur ; l’identification avec le « Pérès » qui signe le présent document deux ans auparavant est donc très vraisemblable, sans pouvoir être tenue pour absolument certaine. Ces mêmes dossiers mentionnent 229 personnes asservies appartenant aux ateliers réunis de deux propriétés familiales. Rien ne permet de confondre avec certitude ces deux exploitations avec l’unique habitation décrite ici ; la continuité documentaire entre comptes de régie, états de population et relevés de production n’en apparaît pas moins clairement.
Daté du 30 juin 1785, le manuscrit précède de six ans l’insurrection générale de Saint-Domingue ; il appartient encore pleinement au fonctionnement ordinaire du système esclavagiste colonial et en saisit, sans commentaire, les mécanismes les plus quotidiens.
Rare document de première main sur une habitation sucrière de l’Artibonite, réunissant sur quatre pages les dépenses d’exploitation, la recherche et la reprise d’un homme marron, trois naissances et un décès, le dénombrement de 235 personnes asservies, le cheptel et 208 538 livres de produit sucrier ; production, travail contraint et administration de la population asservie s’y trouvent consignés dans le même ordre comptable.