
Édition originale de ces observations et propositions de réforme sur la Marine, publiées anonymement en 1802 et traditionnellement attribuées à Pierre-Alexandre-Laurent Forfait, ancien ministre de la Marine et des Colonies, qui venait de quitter ses fonctions quelques mois auparavant.
Reliure de l’époque en plein veau fauve raciné, dos lisse orné de faux-nerfs et de motifs décoratifs dorés, pièce de titre de chagrin rouge, plats cernés de fines roulettes dorées, gardes et contreplats de papier à la cuve, toutes tranches dorées. Mors un peu frottés, quelques épidermures et manques de peau en pied des plats, coins émoussés.
Précieux exemplaire provenant de Denis Decrès (1761-1820), avec son feuillet d’ex-libris manuscrit contrecollé sur un contreplat. Decrès succéda directement à Forfait au ministère de la Marine le 3 octobre 1801 et conserva ce portefeuille jusqu’au 1er avril 1814, avant d’être rappelé pendant les Cent-Jours.
Ingénieur-constructeur naval avant d’être ministre, Pierre-Alexandre-Laurent Forfait (1752-1807) appartient à cette génération de techniciens auxquels Bonaparte dut une part de son apprentissage des contraintes propres à la guerre maritime. Les deux hommes sont en relation dès le contexte italien et vénitien de 1797 ; Forfait participe ensuite aux préparatifs navals de l’expédition d’Égypte avant d’être appelé au ministère de la Marine en novembre 1799.
Les Lettres d’un observateur partent d’un constat sans détour : la supériorité maritime anglaise interdit à la France d’espérer reconstituer tranquillement, par les voies ordinaires, une marine capable de rivaliser avec la Royal Navy. L’auteur écrit ainsi que « ces dominateurs des mers ne donneront jamais le temps nécessaire pour recréer et former une marine par les moyens ordinaires, la navigation marchande ou la pêche », ajoutant qu’ils feront toujours la guerre à la France avant que ses forces navales aient pu atteindre un développement propre à les inquiéter.
De cette faiblesse relative découle une conception plus souple de la guerre maritime. Plutôt que d’attendre la reconstitution d’une grande flotte de ligne, l’auteur privilégie des moyens capables d’agir rapidement et de contourner la supériorité britannique. Le plan de descente en Angleterre arrêté par Bonaparte le 21 juillet 1803, dans lequel la flottille doit pouvoir agir sans attendre l’appui préalable de la flotte de ligne, prolonge de manière frappante cette logique.
La présence de l’exemplaire dans la bibliothèque de Decrès donne à ces pages une résonance particulière ; successeur immédiat de Forfait, Decrès devait lui-même exprimer à Bonaparte ses réserves sur les capacités de la flottille et sur l’idée qu’elle puisse, à elle seule, rendre possible le passage de la Manche. Le volume réunit ainsi matériellement deux conceptions de la politique navale française : celle d’un texte favorable à une réponse adaptée à l’infériorité maritime de la France, et celle du ministre qui allait conduire pendant plus d’une décennie la Marine impériale.
L’attribution de l’ouvrage demeure cependant discutée ; Barbier et la Bibliothèque nationale de France le donnent à Forfait ; un certain Degay, aide des constructions navales, en revendique pour sa part la paternité dans une lettre conservée dans son dossier au Service historique de la Défense. En l’état des sources, cette revendication ne permet pas de trancher définitivement, mais elle ajoute à l’intérêt bibliographique d’un texte publié au cœur même des débats qui entourent la reconstruction de la puissance navale française.
Qu’il soit de Forfait ou de Degay, cet opuscule appartint à Denis Decrès, précisément l’homme chargé, après Forfait, de transformer en politique les débats qu’il expose ; cette provenance place ainsi l’exemplaire au cœur des hésitations stratégiques du Consulat, lorsque Bonaparte cherche encore comment opposer à la maîtrise anglaise des mers une voie française vers la Manche.