
Lettre autographe signée "Luzio" de Luc-Julien-Joseph Casabianca. Deux pages et demie à l'encre noire sur un bifeuillet portant date (8 prairial - 28 mai 1798) et adresse autographes. Quelques menues déchirures marginales affectant deux lettres sans manque de texte, un manque en coin du feuillet d'adresse sans manque.
Précieuse missive de Luce de Casabianca, écrite "à bord de l'Orient" adressée à son beau-frère l'indépendantiste corse André Colonna Ceccaldi. Il y évoque avec tendresse son fils, le petit Giocante âgé de dix ans, qui mourra à ses côtés sur l'Orient lors de la bataille d'Aboukir, quelques semaines après la rédaction de cette missive.
L'imaginaire romantique s'est nourri de la double mort de Luce et de Giocante, à la fois dans la littérature et les innombrables gravures de la tragédie d'Aboukir : "Alfred de Vigny dans son livre Servitude et grandeur militaires, livre III, parle de Giocante. Vigny place dans la bouche de Bonaparte ces mots :
"je n'aime pas qu'on emmène ses enfants; je ne l'ai permis qu'à Casabianca et j'ai eu tort".
Lamartine aussi dans sa Vie des grands hommes (Les hommes de la Révolution, chapitre IV, Paris, 1865, p. 351) consacre une Ode à Luce de Casabianca et à Giocante. En Angleterre, la poétesse Felicia Dorothea Hemans écrivit vers 1875 un poème en souvenir des Casabianca, poème appris dans les écoles, encore aujourd'hui !" (Michel Vergé-Franceschi, Le héros d'Aboukir : Luce de Casabianca (1762-1798). In: Cahiers de la Méditerranée, n°57, 1, 1998. Bonaparte, les îles méditerranéennes et l'appel de l'Orient)
On découvre un portrait touchant de cet enfant au tragique destin : "Jocante m'a paru regretter de n'être pas resté davantage auprès de sa sœur et de ses autres parents. Il n'a eu rien de si pressé que de me dire que vous lui aviez fait manger de la polenta, piticcine et frittelle. Il est difficile de se faire une juste idée du penchant je dirais presque de la passion que cet enfant conserve pour toutes les productions de notre pais natal. Ayant appris que la poste devait retourner en Corse, il trouvait tout simple d'aller encore à Bastia et de revenir avec Jean Pasquino Mari que je suis bien aise de faire venir auprès de moi".
L'Orient avait quitté Toulon le 19 mai 1798 et s'était arrêté quelques temps à Bastia. "J'ai fait vos compliments au gal. Bonaparte qui m'a paru se rappeller avantageusement de vous." Devant les "bouches de Boniface" entre la Corse et la Sardaigne, il reproche à son beau-frère de ne pas être venu le voir sur son vaisseau avant son départ : "je ne pouvais convenablement abandonner le vaisseau" lui écrit-il. Casabianca, qui a siégé au conseil des Cinq-Cents, s'entretient également de politique et cite des parlementaires corses : "Je sens comme vous toute l'utilité resultante pour notre pais de l'admission de Jean Baptiste [Galeazzini] au Corps legislatif et de l'augmentation de vexations par le triomphe d' [Barthélémy] Arena. [...] Si on s'etait conduit avec plus de prudence l'oppression de ces tiranneaux aurait été de courte durée".
Le reste de la missive a des accents clairement testamentaires. Le commandant, éloigné des affaires de sa famille, enjoint Ceccaldi de se charger de tout : "comme il m'est impossible que je sois assez instruit pour donner des conseils ou pour dicter mon intention, je vous répéterai toujours que vous fassiez pour moi ce que vous feriez pour vous-même. [...] Que Faustine soit bien, qu'elle reçoive une bonne éducation, qu'elle soit contente et heureuse et je serai pleinement satisfait". Après sa disparition, sa fille Faustine sera pensionnée par la marine nationale sur la décision de Bonaparte.
Aux commandes de l'Orient, Casabianca participa à la prise de Malte le 10 juin. La flotte reprit sa route le 19 et arriva en vue d'Alexandrie le 1er juillet. Le vaisseau amiral alla mouiller dans la rade d'Aboukir le 3 juillet. Le 1er août (14 thermidor an V) il fut attaqué par l'escadre anglaise commandée par Nelson où il eut à lutter contre le HMS Bellérophon. Le vaisseau incendié sauta en l'air avec les morts et les blessés, emportant Casabianca et son fils :
"Bonaparte écrivit au Directoire le 4 fructidor an VII:
"Casabianca est mort avec calme et sang froid au milieu de l'incendie de son vaisseau. Il a péri avec lui. Son fils, âgé de 9 ans, n'a jamais voulu quitter son père et a été dévoré par les flammes dans ses bras " (Michel Vergé-Franceschi, ibid.)