
Rare édition originale bilingue du cahier de doléances du Tiers-État de Corse, imprimée à Bastia en 1789 par Étienne Batini, « Imprimeur du Roi et de l’Assemblée Générale des trois Ordres ». Un volume in-4 de 75 pages sur papier vergé. Le texte français, imprimé en romain, fait face à sa traduction italienne en italique sous le titre Quaderno delle doglianze, dimande, e rappresentazioni dell’Ordine del Terzo Stato dell’Isola di Corsica. La page de titre porte une vignette aux armes de Corse, une tête de Maure sommée d’une couronne royale et soutenue par deux génies ailés ; une lettrine ornée ouvre chacune des deux versions. Cf. Starace 4747 ; Conlon, XXIV, 89:1617, qui ne signale que l’édition in-8 de 32 pages. Pas dans Roland Bonaparte.
Exemplaire broché sous couverture muette de papier gris. Quelques restaurations de papier en marge inférieure droite des premiers feuillets ; rousseurs aux angles supérieur et inférieur droits, sans atteinte au texte. Bel exemplaire, bien conservé.
Le français et l’italien imprimés en regard traduisent très concrètement la situation de la Corse en 1789 : passée sous souveraineté française après le traité de Versailles de 1768, l’île reste encore profondément liée à la langue italienne dans ses usages écrits. Français et italien se font ici face page à page, tandis que la tête de Maure, emblème de la Corse, figure au titre : le livre réunit ainsi dans sa forme même plusieurs appartenances au moment où l’ordre politique se transforme.
L’assemblée générale des trois ordres de l’île s’ouvre à Bastia le 18 mai 1789, dans l’église des Pères doctrinaires. Le Tiers y arrête ce cahier au début du mois de juin ; quelques jours plus tard, Christophe Saliceti et Pierre-Paul Colonna de Cesari Rocca sont élus députés, Barthélemy Arena et Ange Chiappe leurs suppléants. Le texte s’ouvre sur une déclaration sans équivoque : le Tiers se dit pénétré d’une « vive joie » de voir la Corse « réunie à la Nation Française » et devenue « partie intégrante de cette Monarchie ».
Cette adhésion n’efface pourtant pas les demandes propres à l’île. Aux revendications communes à de nombreux cahiers du royaume - retour périodique des États généraux, liberté de la presse, réforme de la justice, accès du Tiers aux charges - s’ajoutent des mesures très concrètes pour la Corse : droit pour les bâtiments corses d’arborer la tête de Maure, établissement d’un lazaret pour le commerce du Levant, création d’un port franc, préférence donnée aux Corses et aux Français établis dans l’île pour les emplois, enfin rétablissement à Corte d’une université financée par les revenus de maisons religieuses.
Six mois plus tard, le 30 novembre 1789, l’Assemblée constituante décrète, sur proposition de Saliceti, que la Corse fait partie de l’empire français. Le texte affirme donc tout à la fois l’adhésion de la Corse à la France et le maintien de revendications propres à l’île.
Imprimé à Bastia en français et en italien, ce cahier donne une forme particulièrement concrète à la situation de la Corse en 1789 : une île désormais inscrite dans le cadre politique français, mais qui conserve encore dans sa langue, ses emblèmes et ses revendications une identité propre.