
Paris, Arthus Bertrand, s.d. [1861]. Un volume de texte et un atlas.
Très rare édition originale du Voyage dans le Haouran et aux bords de la mer Morte, exécuté pendant les années 1857 et 1858.
Le volume de texte, en grande partie non coupé, est illustré d'une planche hors texte. Le volume d'atlas, conservé sous coffret et étui en pleine percaline rouge, est complet de ses 27 planches, numérotées I à XXVI avec une planche XVIII bis, les planches XIX et XX étant imprimées sur une même feuille. Il réunit des lithographies, parfois teintées, des cartes, des plans topographiques et des relevés épigraphiques. La table n'annonce que 26 planches, particularité bibliographique expliquée par la numérotation de l'ensemble. L'ouvrage fut primitivement publié en six livraisons.
Exemplaire du premier tirage, ne contenant pas les deux cartes ajoutées par l'éditeur dans les exemplaires ultérieurs afin de permettre aux lecteurs qui n'avaient pas acquis l'atlas de suivre l'itinéraire de Rey. Ces cartes reprennent les planches XVIII et XXIV de l'atlas. Hage Chahine, 3995 ; Röhricht, pp. 480-481 ; Chadenat, 1712.
Très bel exemplaire tel que paru, conservé dans sa condition d'origine.
Emmanuel Guillaume Rey n'avait guère plus de vingt ans lorsqu'il entreprit, en 1857, cette première expédition archéologique au Levant. Le Haouran, au sud de Damas, demeurait alors à l'écart des itinéraires les plus fréquentés. Rey en parcourut les villes antiques, les villages et les plateaux avant de poursuivre son enquête vers Djerasch, les rives de la mer Morte et Masada.
Son voyage se distingue moins encore par l'étendue du parcours que par les moyens employés pour en conserver la trace. Aux notes, mesures, plans et relevés d'inscriptions, Rey associa la photographie, technique encore lourde et difficile à pratiquer loin des grands centres. Les négatifs papier réalisés au cours de l'expédition fixèrent l'état de monuments dont plusieurs devaient être profondément transformés ou disparaître.
Le Getty Research Institute conserve aujourd'hui quatorze négatifs au calotype et sept épreuves sur papier salé provenant de ce voyage. Ils représentent notamment les sites de Moussmieh, Kennaouat, Aatyl, Bosrah et Djerasch. Selon l'institution, ces images comptent parmi les premières photographies de sites antiques prises en Syrie et en Jordanie et constituent les premiers clichés connus réalisés dans l'est de la Syrie par un archéologue.
L'atlas donne à cette enquête photographique sa forme éditoriale. Eugène Ciceri, peintre et lithographe formé dans l'atelier familial et auprès d'Eugène Isabey, traduisit sur la pierre une partie des clichés rapportés par Rey. Au moins neuf photographies aujourd'hui conservées furent ainsi directement reprises dans les planches du Voyage. L'opération ne se borne pas à reproduire des ruines : elle transforme le document photographique en une image lisible, capable d'isoler les masses architecturales, de préciser les reliefs et de restituer les monuments à l'échelle du grand atlas.
Défilent ainsi le colosse dit phénicien et le monument de la Beqaa, les maisons du Haouran, le temple de Moussmieh, les thermes de Chobba, l'église et le seraï de Kennaouat, les temples d'Aatyl, puis Bosrah avec sa vue panoramique, son théâtre, son château et la mosquée d'Omar el-Katab. Viennent ensuite Djerasch, son plan, son hémicycle et son grand temple, avant les vues de la mer Morte et de Masada. Les images sont complétées par une carte du Haouran, une esquisse de la rive orientale de la mer Morte, des plans de Kennaouat, Bosrah, Djerasch et Masada, ainsi que par les inscriptions relevées à Bosrah.
La succession des planches révèle la méthode du jeune voyageur. La vue panoramique situe le monument dans son paysage ; le plan en ordonne les proportions ; la photographie en conserve l'apparence ; le relevé épigraphique en interroge l'histoire. L'atlas ne forme donc pas un simple accompagnement pittoresque au récit, mais une enquête autonome où l'image devient un instrument de mesure et de démonstration.
Cette première mission annonçait l'ensemble de l'oeuvre de Rey. Ses expéditions suivantes le conduisirent à étudier la topographie biblique, puis les forteresses franques de Syrie et de Chypre. Son Étude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés, publiée en 1871, devait établir durablement sa réputation et ouvrir la voie à l'étude archéologique des châteaux latins du Levant. Le ministère de la Culture le compte aujourd'hui parmi les pionniers de l'archéologie du Crac des Chevaliers.
Mais cette vocation apparaît déjà tout entière dans le Voyage dans le Haouran. À vingt ans, Rey ne se contente pas de visiter les ruines : il les mesure, les photographie, les situe sur la carte et les confronte aux inscriptions. Son appareil ne recherche pas seulement le pittoresque oriental. Il devient l'outil d'une archéologie en train de définir ses méthodes.
Très rare exemplaire du premier tirage, complet de son atlas de 27 planches et conservé tel que paru. Dans cette oeuvre de jeunesse, les photographies prises par Rey puis transposées par Ciceri font passer les monuments du Haouran et de la mer Morte de l'expérience du voyageur à la mémoire de l'archéologie.