
Considérée comme l’édition ancienne la plus complète des Voyages de Chardin, cette imposante publication en dix volumes et un atlas fut établie en 1811 par Louis-Mathieu Langlès. L’orientaliste la fit précéder d’une notice historique sur la Perse depuis les temps les plus reculés et l’enrichit d’un appareil critique abondant, confrontant le texte aux connaissances historiques, géographiques et philologiques de son temps. Elle demeura l’édition de référence jusqu’à la publication, en 2018, du texte intégral modernisé et annoté par Philip Stewart.
Les dix volumes de texte sont revêtus de reliures de l’époque en pleine basane fauve racinée, dos lisses ornés de frises et de fleurons dorés, pièces de titre et de tomaison en chagrin maroquiné noir, roulettes dorées aux coiffes, en partie estompées, dentelle dorée encadrant les plats, gardes et contreplats de papier à la cuve, tranches marbrées.
L’atlas, relié séparément comme il est d’usage pour son format in-folio, est conservé dans une reliure de l’époque en demi-veau fauve, dos lisse orné de frises et de fleurons dorés, pièce de titre brune, étiquette de maroquin rouge sur le premier plat, plats de papier marbré et tranches marbrées. Quelques frottements et restaurations au dos.
Le premier volume présente plusieurs particularités typographiques : la pagination passe de 235 à 256 sans lacune de texte et les pages 213 à 220 ont été interverties. Les planches de l’atlas, portrait et carte compris, ont été postérieurement renumérotées au pochoir à l’encre bleue de 1 à 65. Quelques rousseurs affectent les planches.
L’atlas contient un portrait de Chardin, une grande carte dépliante et 83 vues et figures réparties sur 63 planches, numérotées de [1] à 82, avec une planche 81 bis et quelques erreurs de numérotation ; neuf sont de grandes planches dépliantes et la plupart des figures occupent la pleine page. Le portrait-frontispice fut gravé par Jean-César Macret d’après un dessin de Charles-François-Adrien Macret. Agréable exemplaire, joliment relié à l’époque, l’atlas présentant, conformément à l’usage, une reliure distincte de celle des volumes de texte.
Fils d’un joaillier huguenot de la place Dauphine, Jean Chardin quitta Paris en 1664 pour un premier voyage qui devait le conduire jusqu’en Perse et en Inde. Il accéda à la cour safavide, où le chah Abbas II le nomma marchand royal et lui confia l’exécution de bijoux. De retour en France en 1670, il repartit dès l’année suivante et gagna Ispahan en 1673, accompagné du dessinateur Guillaume-Joseph Grelot.
Ses longs séjours, sa pratique du persan et son accès à la cour lui permirent de dépasser le simple récit d’itinéraire pour dresser un vaste tableau de la Perse safavide, de son gouvernement, de sa religion, de ses sciences, de ses arts et de sa vie quotidienne.
Revenu en Europe dans un contexte devenu de plus en plus hostile aux protestants français, Chardin s’établit en Angleterre en 1681. Charles II l’anoblit ; l’année suivante, il fut reçu à la Royal Society. Il consacra dès lors une grande partie de son existence à mettre en ordre les matériaux accumulés au cours de ses voyages et de ses années de résidence en Perse.
Cette lente genèse explique l’histoire éditoriale particulièrement complexe des Voyages. Une première partie parut à Londres en 1686, mais il fallut attendre l’édition d’Amsterdam de 1711 pour voir réunie la majeure partie de l’œuvre. Soucieux de pouvoir écouler son livre dans les pays catholiques, l’éditeur Jean-Louis de Lorme avait cependant retranché plusieurs passages, notamment ceux où s’affirmait le calvinisme de Chardin. Prosper Marchand les rétablit, avec d’autres fragments manuscrits et le Couronnement de Soliman III, dans son édition de 1735, première édition complète de l’œuvre publiée.
Près d’un siècle plus tard, Louis-Mathieu Langlès reprit cette tradition textuelle et la soumit aux méthodes nouvelles de l’érudition orientaliste. Fondateur et premier directeur de l’École spéciale des langues orientales vivantes, conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque impériale, il compara les trois principales éditions anciennes, conserva les passages restitués en 1735 et accompagna l’ensemble d’une notice sur la Perse, de notes critiques et d’un index. Ses remarques, volontiers sévères, rectifient les approximations géographiques, historiques ou étymologiques de Chardin sans diminuer la valeur exceptionnelle de son témoignage.
L’illustration donne à cette somme savante son indispensable contrepoint visuel. Les dessins de Guillaume-Joseph Grelot, qui accompagna Chardin pendant une partie de son second voyage, restituent palais, mosquées, places, jardins, monuments, inscriptions, costumes et cérémonies. Réunies dans un atlas de grand format plutôt que dispersées et plusieurs fois repliées parmi les volumes de texte, les planches acquièrent ici toute leur ampleur documentaire ; une part importante d’entre elles est consacrée à Ispahan et à Persépolis. Langlès leur ajouta un nouveau portrait de l’auteur et une grande carte dépliante.
De la première expérience vécue de Chardin à sa consécration par l’érudition orientaliste du début du XIXe siècle, cette édition rassemble près d’un siècle et demi de transmission du savoir sur la Perse. Bel exemplaire complet, en reliures de l’époque, de la grande édition de référence des Voyages, accompagné de son remarquable atlas de plans, de vues et de figures.