
Ouvrage réunissant trois éditions originales très recherchées, en particulier la dernière imprimée à très peu d'exemplaires, traitant de l'expulsion d'Espagne entre 1609 et 1614 des Morisques par Marcos de Guadalajara y Javier et Juan Ripol.
Volume renfermant les armes royale et jésuite, et des lettrines végétales et à figures, d'après les gravures macabres de Hans Lützelburger. Encadrement gravé sur bois sur les première et troisième pages de titre, élégant double filet noir en encadrement du texte.
Superbe exemplaire regroupant trois des plus importants textes apologétiques de l’expulsion des morisques, accusés d’entraîner l’Espagne dans la ruine et la décadence. Le bannissement d'un peuple baptisé était sans précédent dans l'histoire de la chrétienté et constituait un événement si anormal qu'il n'était prévu, en tant que tel, ni par le droit civil ni par le droit religieux : il s’accompagna de virulentes diatribes, comme celles de Guadalajara et Ripol, afin de justifier cet acte odieux.
Reliure en plein vélin blanc d'époque à rabats, dos lisse, titre à la plume, lacets apparents, décor à la plume estompé sur les plats, quelques rousseurs, déchirures marginales sans manque, discrètes mouillures, brunissures et taches éparses, Prodición y destierro incomplète de son « Aprobacion » et de la « Tabla », ff. 2 à 5 de restaurés en marge.
« Quel acharnement ! Quelle imbécillité ! À quelles conséquences impies entraînent les passions religieuses, lorsque la charité ne les inspire ou ne les modère pas ! » (Histoire des mores mudejares et des morisques ou des arabes d'Espagne sous la domination des chrétiens, Anne Marie Joseph Albert comte de Circourt, 1846).
À l'orée du XVIIe siècle, les Morisques, l'une des plus grandes minorités vivant sur le sol hispanique, sont chassés des royaumes d'Espagne. Leur sort fut scellé par le décret royal du 4 août 1609, ordonnant leur exil. La mesure entra d'abord en vigueur à Valence, où la communauté ex-musulmane était la plus importante, et se poursuivit l'année suivante en Aragon et Castille. Des sursis furent accordés, notamment pour les villages de la vallée de Ricote, touchés par la sentence seulement à partir de 1613. Les chroniques Memorable expulsion et Prodición y destierro de Marcos de Guadalajara y Javier figurent parmi les plus anciennes sur le sujet, et couvrent le bannissement des Morisques tout au long de son exécution, de 1609 à 1614. Guadalajara appartenant au groupe de religieux dont le rôle fut de répandre l'idéologie royale, il fut témoin de leur expulsion en Andalousie.
Ces deux sources primaires majeures de Guadalajara mêlent contenu historique authentique, comme des instructions militaires d'époque, et contenu fictif, dont des témoignages de Morisques fabriqués, et des prophéties, notamment celle attribuée à Saint-Isidore, selon laquelle Philippe III « purgerait » le royaume de sa population musulmane convertie, qu'il décrit comme une « pestilence collante » (« pestilencia pegajosa »). Afin de légitimer l’intervention du pouvoir royal sur des hérétiques qui relèvent de l’autotité de l’Eglise, il fait des morisques de véritables ennemis collectifs de toute la chrétienté. Il ne défend plus une politique d’évangélisation ou d’assimilation qui était encore débattue alors même que l’expulsion était déjà en cours. L’expulsion des morisques va même, selon ses dires, annoncer le recul général de l’Islam et s’inscrit dans une vision providentielle de l’histoire conduisant à la libération de Jérusalem et de la Palestine.
Malgré le parti pris de leurs auteurs ces écrits de légitimation de l’expulsion des morisques ont aussi grandement contribué à estimer le nombre de « nouveaux chrétiens » bannis pendant les cinq années d'expulsion, aux alentours de 600 000 âmes selon le comte de Circourt, qui calcule ce nombre grâce aux données du Carme. Parmi ces milliers de personnes certains périrent « par le fer, le feu et la faim », en Espagne et dans les campagnes d'Afrique du Nord. Le très rare titre Prodición y destierro présent ici inclut même les listes des noms de familles chassées en Vieille et Nouvelle-Castille, dans le Royaume de Tolède, la Manche et l’Estrémadur.
L'œuvre du notaire Juan Ripol se distingue quant à elle par son originalité et témoigne de l'omniprésence du débat sur les Morisques au sein de la population. Dans Dialogo de Consuelo, l'auteur met en scène deux personnages fictifs – Serapion, en proie à des doutes, et le savant Alberto, qui reprend sans innover les arguments déjà développés par d'autres apologistes – débattant du bien-fondé des mesures sur l'expulsion. De ce dialogue découle une réflexion, entre autres, sur la jalousie et la cupidité. L’œuvre agit comme un parfait pendant à Cervantes, qui introduit cette question brûlante dans Don Quichotte à travers le personnage de Ricote, Morisque exilé à la suite du décret ciblant la vallée portant son nom, Ricote.
Précieux exemplaire réunissant de rares écrits sur l’une des périodes les plus sombres de l’histoire espagnole et strictement contemporains à la terrible décision d’expulser les Morisques, prise par Philippe III sous l'impulsion du duc de Lerma.
Provenance : ex-libris sur le premier contreplat de l'avocat V[ictor] Duchâtaux, bibliophile de la seconde moitié du XIXe siècle. Un second ex-libris d'époque, à l'encre brune, figure au dos de la page de titre.