
Édition originale, réunissant en un volume les trois parties persanes publiées par les Elzevier de Leyde en 1639 : l’Historia Christi Persice conscripta et l’Historia S. Petri Persice, qui constituent les deux parties d’une même publication, suivies des Rudimenta linguae Persicae de Louis de Dieu, ouvrage distinct doté de son propre titre. Backer & Sommervogel VIII, 1339-1340 ; Willems 490 et 477.
Reliure de l’époque en plein vélin rigide à rabats, dos lisse, titre ancien à la plume partiellement effacé en tête, quelques taches sur les plats, tranches mouchetées de rouge. Étiquettes d’anciennes descriptions de libraires encollées sur une garde. Agréable exemplaire.
Provenance : William Bolts (1739-1808), avec son ex-libris autographe « Gulielmi Bolts » inscrit en tête de la page de titre. Employé de l’East India Company au Bengale avant d’en devenir l’un des critiques les plus virulents, Bolts publia à Londres en 1772 ses Considerations on India Affairs, traduites en français en 1775 par Jean-Nicolas Démeunier sous le titre État civil, politique et commerçant du Bengale.
L’histoire du texte commence près de quarante ans avant son impression, à la cour moghole. Jérôme Xavier (1549-1617), petit-neveu de François Xavier, séjourna à Lahore puis à Agra auprès de la cour d’Akbar et de ses successeurs. À la demande de l’empereur, il composa une vie du Christ destinée à présenter le christianisme dans la langue et les formes intellectuelles de la cour. Achevé à Agra en 1602, le Mirʾāt al-Quds fut mis en persan avec la collaboration du lettré ʿAbd al-Sattar ibn Qasim Lahori, dont le rôle dans la rédaction persane est aujourd’hui pleinement reconnu.
Ce texte, avec une vie de saint Pierre issue du même milieu missionnaire, parvint dans les Provinces-Unies au cours des années 1630. Louis de Dieu (1590-1642), pasteur protestant et orientaliste installé à Leyde, en donna en 1639 le texte persan accompagné d’une traduction latine et d’abondantes annotations. Mais l’intérêt linguistique se doublait d’un dessein confessionnel très net : de Dieu considérait que Xavier avait mêlé au récit évangélique des traditions apocryphes et des développements propres à la prédication catholique, qu’il entendait relever et réfuter. Le titre lui-même ne dissimule rien de cette hostilité puisqu’il qualifie l’Historia Christi de texte « multis modis contaminata ».
La publication eut ainsi un destin paradoxal. Pensée à l’origine pour servir l’apostolat jésuite auprès d’un souverain musulman, cette vie persane du Christ devint à Leyde l’instrument d’une controverse protestante contre les missionnaires catholiques. L’édition de de Dieu fut elle-même portée à l’Index, où l’Historia Christi Persice figure explicitement sous son nom d’éditeur et d’annotateur.
Le travail entrepris sur ces manuscrits conduisit directement de Dieu à la grammaire. À la demande des imprimeurs, il composa les Rudimenta linguae Persicae, petit traité organisé en quatre parties consacrées aux éléments de la langue, au verbe, aux noms et pronoms, puis aux particules. L’Encyclopaedia Iranica le considère comme la première grammaire persane publiée en Europe. De Dieu reconnaissait d’ailleurs les ressources mises à sa disposition par les orientalistes de Leyde, notamment les matériaux lexicographiques de Johannes Elichman et de Jacob Golius.
À cette grammaire il joignit les deux premiers chapitres de la Genèse d’après la traduction persane du Pentateuque par le rabbin Jacob Tawus, imprimée à Istanbul en 1546 en caractères hébraïques. De Dieu la transcrivit cette fois en caractères arabo-persans afin d’en faire un véritable exercice de lecture pour ses lecteurs européens. Le volume réunit ainsi, à quelques feuillets de distance, un texte chrétien élaboré à la cour d’Akbar et l’un des plus anciens textes bibliques imprimés en langue persane.
Un siècle plus tard, l’exemplaire appartenait à William Bolts, dont la carrière s’était elle aussi déroulée entre l’Europe et l’Inde. Son « Gulielmi Bolts » inscrit au titre donne une singulière continuité à l’histoire du volume : composé dans l’Inde moghole, étudié et imprimé à Leyde pour les premiers lecteurs européens du persan, il passa ensuite entre les mains de l’un des observateurs les plus critiques de la présence européenne au Bengale.
De la cour d’Akbar à Leyde, puis de Leyde à la bibliothèque de William Bolts, ce volume résume à lui seul deux siècles de circulation européenne autour de l’Inde et de ses langues.