
Édition collective en partie originale du théâtre de Pierre Corneille, imprimée à Rouen par Laurens Maurry et mise en vente à Paris chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne. Elle est illustrée de trois titres-frontispices allégoriques et de 23 figures hors texte gravées sur cuivre, en grande partie dessinées par François Chauveau et gravées notamment par Jérôme David, Mathéus et Louis Spirinx.
Les trois frontispices portent la date de 1660. Les titres et privilèges des premier et troisième tomes sont également datés de 1660, tandis que le titre et le privilège du second portent la date de 1664. Ce deuxième volume appartient donc au retirage de 1664, au même format et reprenant la composition de l’édition de 1660, avec une collation différente pour les pièces liminaires.
Reliures du XXe siècle en plein maroquin chocolat signées Alix en bas des contreplats. Dos à nerfs ornés de quatre caissons à la grotesque, auteur, titre, tomaison et date dorés ; triple filet doré d’encadrement sur les plats, large et riche dentelle intérieure, tranches dorées. Infimes traces de frottement. Volumes d’une grande pureté, au papier d’une remarquable fraîcheur. Étuis bordés de maroquin chocolat et recouverts de papier à la cuve ancien.
Magnifique exemplaire.
L’édition de 1660 marque une étape nouvelle dans la manière dont Corneille présente son théâtre au public. Il ne s’agit plus seulement de réunir les pièces déjà publiées : l’auteur reprend l’ensemble de son œuvre dramatique, en révise le texte, l’ordonne en trois volumes soigneusement composés et l’accompagne pour la première fois d’un appareil critique et théorique qui en modifie profondément la lecture. L’édition fut imprimée avec un soin particulier par Laurent II Maurry dans un format in-8 plus ample que celui de plusieurs recueils antérieurs.
En tête de chacun des trois volumes, Corneille place un Discours spécialement rédigé pour l’occasion. Le premier traite de « l’utilité et des parties du poème dramatique », le second de la tragédie, du vraisemblable et du nécessaire, le troisième des trois unités d’action, de jour et de lieu. L’auteur ne cherche pas à proposer un traité abstrait détaché de sa pratique : les règles d’Aristote, la vraisemblance, la catharsis ou les unités sont continuellement confrontées à l’expérience accumulée au cours de trente années de théâtre.
Corneille mesurait lui-même la difficulté de l’entreprise. Dans une lettre adressée à l’abbé de Pure le 25 août 1660, alors que l’impression touche à sa fin, il écrit : « Je suis, dit-il, à la fin d'un Travail fort pénible sur une matière fort délicate. J'ay traité en trois Préfaces les principales questions de l'art poétique sur mes trois volumes de Comédies. » Il y évoque aussi ses nouvelles interprétations d’Aristote et les questions sur lesquelles il entend se démarquer des doctrines critiques de son temps.
À ces trois textes généraux s’ajoutent surtout les Examens placés devant chacune des pièces. Ils paraissent ici pour la première fois et remplacent les dédicaces, avertissements et préfaces qui avaient jusque-là accompagné séparément les œuvres. De Mélite à Œdipe, Corneille revient ainsi sur ses propres pièces, parfois à plus de vingt-cinq ans de distance : il en rappelle les circonstances, discute leur construction, justifie certains choix et reconnaît ailleurs les libertés qu’il avait prises avec les règles qu’il entreprend désormais de définir.
Le dispositif est exceptionnel par son ampleur. Le dramaturge devient simultanément l’éditeur intellectuel, le commentateur et le théoricien de sa propre œuvre. Le lecteur dispose désormais de trois niveaux complémentaires : la pièce elle-même, l’Examen rétrospectif dans lequel Corneille juge son exécution, puis le Discours qui tente d’en dégager les principes généraux. La théorie ne vient donc pas après coup se superposer au théâtre : elle naît de la confrontation de Corneille avec trente années de pratique.
Cette entreprise possède également une dimension polémique. Plus de vingt ans après la querelle du Cid, Corneille revient sur les questions qui l’avaient opposé à ses premiers critiques et sur les règles auxquelles son théâtre avait été confronté. Sa lecture d’Aristote lui permet de défendre une conception moins mécanique du vraisemblable, du nécessaire et des unités que celle de certains théoriciens contemporains, notamment l’abbé d’Aubignac. Les trois Discours ne sont ainsi ni une capitulation devant les règles classiques ni leur simple codification, mais la tentative d’un praticien pour les soumettre à l’épreuve de son propre théâtre.
L’illustration accompagne cette volonté de donner une cohérence nouvelle à l’ensemble. Les 23 pièces reçoivent chacune une figure, principalement conçue dans l’entourage de François Chauveau et exécutée par plusieurs graveurs. Plusieurs de ces compositions reprennent ou réinterprètent des illustrations antérieures, tandis que d’autres sont conçues pour cette édition ; réunies dans les trois volumes, elles donnent pour la première fois une continuité visuelle à l’essentiel du théâtre cornélien alors publié.
Corneille continuera à reprendre et à corriger ses textes dans les éditions suivantes : celle de 1660 n’est donc pas un état définitivement figé de son théâtre. Elle constitue en revanche le moment où il en fixe durablement l’architecture critique, en associant pour la première fois les pièces, leur examen par l’auteur et une théorie générale de l’art dramatique.
Rare et magnifique exemplaire de cette édition collective en partie originale, réunissant pour la première fois les trois Discours et les Examens de Corneille, complet de son important cycle de 23 figures, avec les tomes I et III de 1660 et le tome II dans son retirage de 1664 : l’édition où Corneille rassemble, révise et, pour la première fois, commente méthodiquement l’ensemble de son théâtre.