
Rare réunion d’environ deux cent cinquante numéros du Levant Times and Shipping Gazette, gazette maritime bilingue publiée à Constantinople, couvrant presque une année complète, du 1er juillet 1869 au 3 juin 1870. Au cœur de cette séquence, le 17 novembre 1869, l’ouverture du canal de Suez bouleverse la géographie des échanges entre la Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien : le présent recueil en saisit l’attente, l’annonce et les premiers échos depuis l’un des grands ports de l’Empire ottoman.
Deux volumes grand in-folio (31 × 48 cm), reliés à la Bradel en demi-toile noire, dos lisses ornés de filets dorés, plats de cartonnage beige. La numérotation, parfois fantaisiste, présente plusieurs irrégularités. Une mention manuscrite « suspension » paraît signaler une courte interruption de publication en novembre 1869, accompagnée d’une erreur de date.
Fondé en 1868 sous la direction de John Laffan Hanly, le Levant Times and Shipping Gazette était publié en anglais et en français à l’usage des communautés européennes de Constantinople, des maisons de commerce et des milieux maritimes du Levant. Installé à Galata, au voisinage des quais, des banques, des comptoirs et des agences de navigation, le journal entendait fournir à l’Europe occidentale des informations sûres sur le commerce, les ressources économiques et les mouvements portuaires de l’Orient. Dès 1869, une édition bihebdomadaire était également annoncée pour le marché britannique.
Les colonnes suivent les arrivées et les départs de navires, publient itinéraires, horaires, nouvelles commerciales et renseignements sur les lignes de paquebots. Mais l’intérêt du journal dépasse largement le cadre d’une simple feuille de navigation. Chroniques locales, informations diplomatiques, annonces privées, réclames, nouvelles internationales et faits divers y composent, numéro après numéro, le tableau mobile d’une capitale cosmopolite. Plusieurs de ses collaborateurs semblent avoir appartenu au corps enseignant du lycée impérial de Galatasaray, ouvert en 1868, l’un des principaux foyers de la culture francophone dans la ville.
La période réunie dans ces volumes donne à l’ensemble une portée particulière. Dans son numéro du 16 août 1869, le journal annonce l’ouverture prochaine du canal de Suez, dont les travaux s’achèvent alors après une décennie de creusement. Trois mois plus tard, le passage est officiellement inauguré en présence de l’impératrice Eugénie, du khédive Ismaïl et de nombreux souverains, diplomates, écrivains et savants. Pour Constantinople comme pour les ports du Levant, ce nouveau raccourci maritime annonce une redistribution des routes, des escales et des intérêts commerciaux : la gazette en enregistre les prémices au rythme quotidien des mouvements de navires.
Ce mélange d’information et de chronique se révèle pleinement dans le numéro du 15 novembre 1869, qui rapporte avec une désinvolture toute journalistique :
« M. Théophile Gautier ne s’est pas marié comme on l’avait annoncé, mais il s’est cassé le bras sur le paquebot, en allant en Égypte. »
Et le rédacteur d’ajouter :
« À ce sujet, un célibataire entêté disait : “Entre deux mots il faut choisir le moindre.” »
Sous le jeu de mots affleure un événement bien réel. Invité aux fêtes du canal, Gautier avait quitté Marseille le 9 octobre 1869 à bord du Moeris. Dès le premier soir de la traversée, une chute dans l’escalier d’une passerelle lui luxa l’épaule, accident que la presse transforma en bras cassé. Immobilisé au Caire et contraint de renoncer à une partie de son itinéraire, notamment à la Haute-Égypte, il tira néanmoins de ce voyage une série de chroniques publiées dans le Journal officiel en 1870, puis recueillies après sa mort dans L’Orient en 1877.
Les reliures portent plusieurs marques d’usage : deux coiffes effilochées et déchirées, une estafilade verticale accompagnée de taches orangées et verdâtres au dos du premier volume, quelques manques de papier sur les plats et de petits accrocs aux coupes. Quelques piqûres ; un feuillet anciennement restauré à l’adhésif, avec un petit article découpé ; petit manque à un autre feuillet ; quelques annotations au crayon rouge ou bleu.
Les collections institutionnelles de ce périodique semblent aujourd’hui très fragmentaires, celle de la Bibliothèque nationale de France étant elle-même incomplète. Par son ampleur et par la cohérence de la période couverte, ce recueil forme ainsi une source de premier ordre sur le moment où l’ouverture de Suez déplace l’horizon maritime de la Méditerranée orientale.
À la fois bulletin des quais, chronique de la ville et observatoire des nouvelles routes du monde, le Levant Times restitue presque au jour le jour Constantinople au moment précis où la Méditerranée cesse d’être une fin de parcours pour devenir le seuil d’un passage vers l’Orient.