
Trilogie autographe complete, en partie inédite, comportant des ajouts, ratures et corrections de la main de Jacques Benoist-Méchin.
Trois manuscrits rédigés à l'encre verte de 135, 68 et 106 pages, trois titres calligraphiés. Le manuscrit de la pièce Coraux est orné de deux dessins à l'encre rouge. Le manuscrit de Gaz I est présenté sous enveloppe de papier kraft avec indications manuscrites et signature de Jacques Benoist-Méchin.
Infimes déchirures et pliures, certains feuillets légèrement brunis et salis, sinon ensemble en très bon état de conservation.
Provenance : archives personelles de Jacques Benoist-Méchin.
Le jeune Jacques Benoist-Méchin, qui servit en Rhénanie occupée au début des années 1920, fut l’un des passeurs de la culture allemande en France. Il noua des relations personnelles avec plusieurs écrivains allemands de son temps, Thomas Mann, Hermann Hesse, Stefan George et Rainer Maria Rilke, ainsi qu’avec Georg Kaiser, dont il traduisit notamment la trilogie écrite entre 1917 et 1920 : Die Koralle, Gas et Gas II. Les trois pièces suivent le destin d’une même famille d’industriels sur plusieurs générations.
Die Koralle, dont Benoist-Méchin traduisit le titre par Coraux, fut écrite en 1917 et créée la même année, semble-t-il simultanément à Munich et à Francfort. Dans cette pièce dénonciatrice du prix humain de la puissance industrielle, Georg Kaiser raconte l'histoire d'un milliardaire hanté par la misère de son enfance. Celui-ci embauche comme secrétaire son sosie parfait qu'il finit par tuer pour s'approprier son passé heureux, tout en acceptant d'être lui-même exécuté sous son identité. Le volet suivant de la trilogie, Gas, que Jacques Benoist-Méchin désigne en français sous le titre Gaz I, fut créée le 28 novembre 1918 au Neues Theater de Francfort. Après l’explosion de son usine, le fils du milliardaire veut renoncer à la production de gaz, mais les ouvriers et l’Etat exigent sa reprise. La pièce met en scène l’échec de l’utopie sociale face à l’emprise de la machine. La dernière partie, Gas II [Gaz II] fut créée le 29 octobre 1920 aux Théâtres allemands réunis de Brünn (Brno). Dans un futur proche, l’usine travaille pour une guerre sans fin, jusqu’à ce qu’un gaz toxique anéantisse tous les protagonistes. Kaiser conduit ainsi la trilogie à son terme : l’utopie industrielle s’achève en apocalypse.
Le soin avec lequel Jacques Benoist-Méchin rédigea ses traductions, marquées de nombreuses corrections et réécritures, révèle le sérieux d’un jeune homme désireux de faire partager sa passion pour la littérature expressionniste allemande. Il accompagna d'ailleurs le manuscrit de Gaz II de trois tableaux dépliants, minutieusement tracés, détaillant chacun des actes et des scènes des trois pièces, et l’acheva par un colophon signé qui précise la date et le lieu de la traduction de la trilogie : "traduite, pendant l'occupation du Ruhr [sic] à l'état-major de l'Armée du Rhin janvier-fev. 1923".
L’ambition de Benoist-Méchin de transmettre cette avant-garde germanophone encore méconnue se heurta pourtant à l’indifférence des scènes comme des éditeurs français. Lugné-Poe, Jacques Copeau, Louis Jouvet et Charles Dullin jugèrent excessifs les moyens scéniques qu’exigeaient ces pièces, dont le sujet pouvait en outre paraître trop expérimental pour justifier un investissement important. Seul Gaz II fut publié et joué dans sa traduction. Il parut en 1922 dans une édition hors commerce tirée à 50 exemplaires, imprimée à Wiesbaden par Albert Kempf, et fut joué l’année suivante devant l’état-major de l’Armée du Rhin. Les traductions de Benoist-Méchin de Coraux et Gaz I démeurèrent inédites : les deux pièces de Georg Kaiser ne parurent en français qu’en 1997, dans la traduction de Huguette et René Radrizzani, au sein du recueil Théâtre 1917-1925 : Le Corail, Gaz, Gaz seconde partie, Gats (éditions Fourbis).
Première traduction française connue de la trilogie de Georg Kaiser, dont deux volets restèrent inédits, cet ensemble témoigne de la tentative d’un jeune traducteur pour faire entendre en France l’une des voix majeures du théâtre expressionniste allemand, tentative qui ne dépassa guère le cercle de l’occupation française en Rhénanie.