
Programme des Ballets Russes pour la saison parisienne 1912 mai-juin au théâtre du Châtelet et la tournée hongroise de mars 1912. Il contient l’argument de « L’Après-midi d’un faune », Programme du samedi 8 juin 1912 avec la distribution et l’argument de « Daphnis et Chloé », « Sheherazade », « le Sacre du Printemps », « L’Oiseu [sic] de feu », suivi d’une page avec l’argument et la distribution pour « Le Carnaval » et « Narcisse », et de deux pages en hongrois annonçant le programme de la tournée en mars 1912 à l’Opéra royal de Hongrie.
Exceptionnelle brochure inconnue, à notre connaissance non répertoriée dans les institutions et monographies sur la troupe de danse de Serge Diaghilev.
Brochure agrafée, illustrée d’un portrait en médaillon de Nijinski en couleurs d'après Georges Lepape en tondo encollé sur le premier plat, bordure imprimée du premier plat effacée sur 3 cm. Illustrée de nombreux bandeaux dorés en encadrement.
Ce document contient une version non retenue de l'argument du Sacre du Printemps encore inachevé par Stravinski, dont la fin abrupte différera de la description présente dans ce programme. Prévu pour être créé dans la saison 1912, il sera finalement représenté en 1913.
Il s'agit également d'un des rares documents témoignant de la tournée des Ballets Russes à Budapest en 1912. Elle contient deux pages en hongrois présentant avec les arguments et la distribution du Prince Igor et le Spectre de la Rose, dansé par Nijinski.
Ce programme, dont on ne trouve aucune trace, a très certainement été imprimé par Maurice de Brunoff, qui publie cette année-là le programme officiel de la septième saison des Ballets Russes au Châtelet (mai-juin 1912) en tant que hors-série de Comoedia. La couverture est en effet quasiment identique à la p. 23 du programme, avec le portrait en tondo de Nikinsky par Lepape (qui est, dans notre programme, encollé et non imprimé) ; la mise en page est proche et les bandeaux dorés en encadrement sont identiques. Mais ce programme se distingue sur de nombreux points, qui pourraient laisser penser qu’il s’agit en réalité une maquette d’une version ensuite abandonnée du programme : on remarque de très nombreuses coquilles, même dans les titres ("L'oiseu de Feu" p. 8, "sur la musiqeu" p. 7) ainsi qu’une absence systématique d'accents graves et aigus, et un bon nombre de pages au contenu non repris dans le programme publié.
Comme le souligne Boris Courrège qui a établi la chronologie des spectacles des Ballets russes :
« les programmes sont sans cesse remaniés et les projets de calendrier bouleversés. Les répertoires de saison qui subsistent doivent par conséquent être consultés avec précaution » (Les Ballets russes, cat. exp. BnF, 2009, p. 249).
Les Ballets russes en 1912 : un « Sacre du printemps » reporté… mais pourtant publié dans le programme
Les saisons 1909-1910 des Ballets Russes se composaient d'une troupe improvisée de danseurs en congé du Théâtre impérial russe, marquant le début d’une nouvelle ère pour la danse, plus libre, expressive et chargée d’émotions. Les ballets remportèrent un tel succès auprès du public parisien que Diaghilev créa une compagnie de danse permanente en 1911. La présence du Sacre du printemps dans un programme à la date de 1912, est pour le moins curieuse : Stravinsky avait presque terminé le premier tableau en décembre 1911, cependant un retard dans la préparation de L'Après-midi d'un faune (créé le 29 mai 1912) entraîne le report du Sacre à la saison suivante, en 1913. Le texte de l’argument imprimé ici ne figure dans aucun programme publié lors de sa création. Plus incroyable encore, la description de la dernière danse est diamétralement opposée à la conclusion du ballet que l’on connaît. Dans cette fameuse Danse sacrale, le vif staccato de l’orchestre accompagne l’apothéose de l’élue, qui danse jusqu’à tomber morte. Mais à l’inverse le texte du présent programme parle d’un decelerando :
« la mariée git raide, comme en une sorte de transe. Tout à coup elle bouge et entreprend une danse d'exaltation religieuse. Cette exaltation devient frénésie, de frénésie s'estompe en lassitude et la fille expire – le sacrifice est accompli ».
Les Ballets russes en Hongrie
La révolution scénique et chorégraphique des Ballets s’exporte rapidement en Europe et Budapest a pu profiter de ses productions éblouissantes à deux reprises en 1912. L’une en mars à l’Opéra populaire, et l’autre à l’Opéra royal hongrois entre décembre qui se poursuit jusqu’à janvier de l’année suivante. C’est au cours de ces dernières représentations que Nijinski captive et enchante la jeune Romola Pulsky, sa future femme, qui le découvre pour la première fois sur scène. Notre programme présente l’argument et la distribution des danses du « Prince Igor », et du « Spectre de la Rose » en hongrois, effectivement dansés pendant cette première séries de spectacles en mars 1912. Mais il annonce cependant des dates et un lieu différent des représentations qui nous sont connues : du 12, 15, 16, 18 mars 1912 à l’Opéra royal, au lieu des 5, 6, 8, 9, 10 et 12 mars 1912 à l’Opéra populaire recensées dans la chronologie des spectacles établie par Boris Courrège (Les Ballets russes, cat. exp. BnF, 2009, p. 256).
L’irrésistible attrait des programmes
La brochure présente tous les codes de ces fameux programmes sur papier épais et satiné - témoins incontournables de cette épopée artistique qui allaient bien au-delà de la simple brochure de spectacle :
« Relativement coûteux à deux francs, les programmes sont un savant mélange de dessins, photographies et publicités pleine page pour des produits de luxe – voyages, parfums, restaurants, chapellerie, champagne Veuve Clicquot, grands magasins, et ce pilier incontournable du programme de théâtre contemporain (et de la société féminine), la corseterie – préoccupations d'élite. […] La compagnie exerça également une influence sur la publicité elle-même : en 1912, le chocolat Marquise de Sévigné, qui occupa l'emplacement de la dernière page pendant plusieurs saisons, fait référence au style et aux couleurs de joyaux de Bakst. Ces valeurs de production raffinées reflètent l'implication de Maurice de Brunhoff, cofondateur de Vogue et directeur artistique de Comœdia Illustré. » (Beverly Hart, "Souvenir Programmes", Diaghilev And The Ballets Russes, 1909– 1929: When Art Danced With Music),
Il devait, comme les autres, comporter des photographies des danseurs et des reproductions des costumes, qui n’ont pas été imprimées mais dont les renvois (« voir fin du programme de la soirée ») sont bien présents dans la brochure. En sus des encarts usuels pour le champagne, une publicité pour Comoedia illustré (identique à celles trouvées dans les programmes connus des Ballets Russes) occupe bien la quatrième de couverture de cette brochure, ce qui laisse peu de doutes quant à l’origine de cet exemplaire, sorti des presses de Maurice de Brunhoff.
Exceptionnel document, source encore inconnue ajoutant à la connaissance de l’histoire de la troupe des Ballets Russes, qui a révolutionné la danse occidentale..