
Paris, Teissier et Cie, sans date [vers 1868-1870]. In-folio de 38 feuillets montés sur onglets, 32,5 x 49,5 cm.
Très rare recueil, probablement unique sous cette forme, réunissant trente-huit épreuves et états de travail de planches maçonniques lithographiées, la plupart conçues pour être vues sur double page, numérotées au crayon rouge de 1 à 40, selon une suite discontinue comprenant plusieurs planches bis. Caillet et Dorbon décrivent le Rameau d'or d'Éleusis auquel se rattache une partie de cette iconographie, mais ne signalent aucun corpus autonome comparable à celui-ci.
Reliure moderne en pleine toile noire, dos lisse muet, étiquette de titre encollée sur le premier plat. Déchirure restaurée dans la marge gauche de la planche 10 ; deux déchirures angulaires dans la marge gauche de la planche 12, sans atteinte à l'image.
Les planches portent l'adresse de la librairie maçonnique Teissier et Cie et ont été lithographiées principalement par J. Rigal et Cie, certaines par A. Appert. Leur caractère préparatoire apparaît jusque dans leur matérialité : numérotation manuscrite, coexistence de planches bis, corrections et surtout cette instruction au crayon, « à effacer », portée sur plusieurs compositions. Le volume ne rassemble donc pas simplement des illustrations détachées d'un livre imprimé. Il conserve les traces de leur élaboration, de leur correction et de leur circulation dans l'atelier.
Les premières feuilles sont dominées par les grandes allégories de Charles-Désiré Rambert, dont certaines portent la date de 1862. Beraldi recense précisément sous son nom une série du Rameau d'or d'Éleusis cette même année. Le livre de Jacques-Étienne Marconis de Nègre, publié à partir de 1861, se voulait une vaste synthèse de l'histoire, des rites, des grades et de la symbolique maçonniques. Son auteur était alors la grande figure du Rite de Memphis, l'un des courants dits égyptiens de la franc-maçonnerie française.
Dans l'édition courante du Rameau d'or, l'appareil illustré demeure limité à quelques grandes lithographies symboliques de Rambert. Le présent recueil ouvre un tout autre espace : aux compositions directement associées à cette entreprise viennent s'ajouter des dessins de diplômes, emblèmes et cadres décoratifs destinés à d'autres usages maçonniques. Il permet ainsi de passer du livre achevé au fonds d'images dans lequel puisait une maison spécialisée.
Rambert était particulièrement fait pour cet univers. Dessinateur et lithographe, familier sous le Second Empire de l'allégorie, du décor et du fantastique, il avait développé depuis les années 1840 un langage où les symboles s'accumulent dans de vastes compositions morales ou philosophiques. Jean-Alfred Fournier, qui l'avait connu, gardait le souvenir d'un homme « bâti en Hercule », au visage singulièrement expressif et aux « yeux d'inspiré », portrait que Beraldi recueillit dans son étude du graveur.
À ces images du Rite de Memphis répond une seconde famille de planches, plus directement liée à la pratique institutionnelle de la franc-maçonnerie. Plusieurs sont des projets de diplômes destinés au Grand Orient d'Haïti, obédience constituée en 1824 ; d'autres mentionnent Rome ou le Venezuela. Les mêmes presses parisiennes produisent ainsi à la fois l'imaginaire initiatique de Marconis et les documents officiels destinés à identifier, décorer ou légitimer des frères et des loges à plusieurs milliers de kilomètres.
La maison Teissier est au centre de cette circulation ; Charles-Adolphe Teissier, libraire, éditeur, fabricant et marchand d'ornements maçonniques, était lui-même officier du Grand Orient de France. Après sa mort en 1863, l'activité fut poursuivie par sa famille sous la raison Teissier et Compagnie. Certaines feuilles portent encore l'adresse du 37, rue de Grenelle-Saint-Honoré ; d'autres celle du 37, rue Jean-Jacques-Rousseau. Le changement de dénomination de la voie fut officiellement décidé le 2 avril 1868.
Cette coexistence permet de comprendre la constitution du recueil. Les compositions peuvent avoir été dessinées et lithographiées à des dates différentes, certaines dès 1862, puis conservées, reprises, corrigées ou retirées à nouveau après 1868. L'adresse nouvelle ne date donc pas nécessairement l'invention de l'image : elle révèle plutôt la durée de son exploitation dans les cartons de Teissier. Le volume paraît avoir été constitué à partir de ce fonds à la fin des années 1860.
C'est précisément ce qui lui donne son intérêt. Les mentions au crayon, les changements d'adresse, les planches bis et la réunion de sujets qui ne se retrouvèrent jamais sous cette forme dans une publication permettent de suivre non plus seulement l'iconographie maçonnique achevée, mais sa fabrication. Entre une allégorie destinée au Rameau d'or et un diplôme pour une loge d'Haïti, c'est le même atelier parisien qui met en circulation signes, décors et symboles.
Remarquable document d'atelier sur l'imagerie maçonnique du Second Empire, probablement unique sous cette forme. Ces trente-huit épreuves font apparaître, derrière le livre imprimé et le diplôme délivré, le travail de l'image elle-même : dessinée par Rambert, lithographiée, corrigée, réemployée, puis envoyée des presses de Teissier vers les loges de Paris, d'Haïti, de Rome ou du Venezuela.