
Très rare réunion de trois brochures politiques anonymes, publiées sans lieu ni nom d’éditeur en 1783 et 1784, toutes en édition originale et reliées à l’époque en un volume in-8 :
Reliure en plein veau moucheté de l'époque, dos lisse richement orné de croisillons dorés, pièce de titre de veau marron, triple filet doré encadrant les plats, filet doré sur les coupes, toutes tranches dorées, gardes et contreplats de papier à la cuve. Frottements sur les mors et le dos, décor doré en partie effacé aux coiffes, coins émoussés, petits manques de cuir aux angles des plats. Une mouillure claire affecte la marge inférieure des feuillets du deuxième ouvrage.
Une mention manuscrite ancienne portée sur la première page de titre attribue le recueil à « Mignonneau ». L'indication est d'autant plus intéressante qu'elle concorde avec l'attribution ancienne des Considérations politiques à un publiciste de ce nom, commissaire des Gardes-du-Corps du roi. Mignonneau devait poursuivre son activité politique au cours des années suivantes : la BnF lui attribue les Considérations intéressantes sur les affaires présentes, dont une seconde édition augmentée paraît en 1788, tandis qu'une Suite des considérations politiques, recensée par Martin & Walter, traite encore de politique intérieure, des colonies, de la marine et de la Russie. Son identification complète demeure cependant incertaine ; le prénom Jean-Louis, retenu par certains travaux modernes, ne peut encore être adopté sans réserve.
Les trois textes réunis ici éclairent les préoccupations successives de ce publiciste. Les Considérations politiques de 1783 embrassent largement la situation des principales puissances européennes et les intérêts de la France, sans se limiter à la seule Question d'Orient. Avant même que cet ensemble ait reçu sa forme définitive, l'actualité contraignit cependant l'auteur à en détacher une partie. Le titre du deuxième texte en conserve l'aveu : « les circonstances du moment m'ont déterminé à faire paroître celles-ci sur-le-champ ». La première moitié est consacrée à l'invasion de la Crimée ; la seconde examine les prétentions de la Russie relatives à « l'étiquette de la cour », dont l'auteur cherche à dégager la signification politique derrière une querelle apparemment protocolaire.
Ces pages paraissent au moment où l'équilibre établi autour de la mer Noire après le traité de Küçük Kaynarca est de nouveau bouleversé. Catherine II annexe la Crimée en 1783, mettant fin au khanat que la Russie avait fait reconnaître indépendant de la Porte en 1774. Presque simultanément circulent entre Saint-Pétersbourg et Vienne des projets beaucoup plus vastes de réorganisation des possessions européennes de l'Empire ottoman. Dans sa correspondance avec Joseph II, Catherine avait notamment envisagé en 1782 la constitution d'un nouvel Empire grec autour de Constantinople. Il serait excessif de considérer l'annexion de la Crimée comme la simple exécution de ce « projet grec », dont la réalité politique et les contours ont été diversement interprétés par les historiens ; les deux appartiennent cependant au même moment d'expansion russe vers la mer Noire et de remise en question de l'intégrité ottomane.
La question touchait directement la diplomatie française. Vergennes, ministre des Affaires étrangères et ancien ambassadeur à Constantinople, entendait préserver l'Empire ottoman plutôt que participer à son partage. Persuadé que Joseph II s'opposerait à l'annexion russe, il apprit au printemps 1783 que l'empereur, lié depuis 1781 à Catherine II, ne contrarierait pas Saint-Pétersbourg. La France protesta, tout en conseillant à la Porte de ne pas risquer immédiatement une guerre sur un fait accompli qu'elle n'était guère en mesure de renverser.
La *Lettre à M. le Comte de ***, datée d'octobre 1784, prolonge cette réflexion après que l'annexion est devenue une donnée durable de l'équilibre oriental. L'auteur y dénonce l'expansion russe, s'interroge sur les ambitions de Catherine II en Arménie et envisage les conséquences qu'aurait, pour l'Empire ottoman lui-même, un affranchissement de la Grèce. Il ne préfigure donc pas le « projet grec », déjà formulé dans la correspondance impériale deux ans plus tôt ; il témoigne plutôt de la rapidité avec laquelle les conséquences possibles de la politique russo-autrichienne entrent dans la réflexion politique française.
La mention manuscrite portée sur cet exemplaire prend ainsi un relief particulier. Loin d'être une attribution tardive et isolée, elle rejoint la tradition contemporaine qui désigne Mignonneau comme l'auteur des Considérations politiques ; le deuxième texte revendique explicitement sa dépendance à leur égard, tandis que le troisième en poursuit, un an plus tard, l'analyse des desseins russes. Réunies dès l'époque sous une même reliure, ces trois éditions originales conservent ainsi la trace matérielle d'une intervention politique suivie, écrite presque au rythme des événements qui transformaient alors l'équilibre de la mer Noire.