
Édition originale, un des 20 exemplaires de tête sur Hollande, seul grand papier, réimposé au format in-8, l’édition commune étant en in-12. Vicaire et Carteret indiquent 25 exemplaires ; la justification imprimée au verso du faux-titre du présent exemplaire en annonce cependant 20. Cf. Vicaire III, 305-306 ; Carteret I, 222.
Reliure de l’époque en plein vélin ivoire rigide, dos lisse, titre imprimé en long, gardes et contreplats de papier à la cuve. Bel exemplaire.
Précieux envoi autographe signé sur le faux-titre : « À Monsieur Jules Janin, Hommage de dévouement. Maxime Du Camp. » Jules Janin (1804-1874), critique dramatique du Journal des débats et l’une des figures les plus influentes de la critique parisienne, fut longtemps surnommé le « prince des critiques ». L’exemplaire entra effectivement dans sa bibliothèque, comme l’atteste sa vignette ex-libris apposée sur les premières gardes, cartouche rouge à encadrement doré portant « Ex libris Jules Janin ».
Premier roman de Maxime Du Camp, Le Livre posthume paraît en 1853, au lendemain du grand voyage en Orient accompli avec Gustave Flaubert de 1849 à 1851. Du Camp connaissait déjà l’Orient par un premier périple relaté dans ses Souvenirs et paysages d’Orient en 1848 ; son nouvel itinéraire, mené cette fois avec Flaubert, devait aussi nourrir Égypte, Nubie, Palestine et Syrie, publié en 1852 et qui établit durablement sa réputation de photographe voyageur.
Le roman transpose cette expérience dans une fiction sombre. Un jeune voyageur, gagné par l’ennui et le désenchantement, rédige ses mémoires avant de se donner la mort dans le désert d’Égypte ; Du Camp adopte ainsi le procédé d’un manuscrit posthume que le narrateur prétend recueillir et publier. L’Orient n’y constitue plus seulement un décor pittoresque, mais le théâtre d’une confession intime dominée par le malaise, la solitude et le désir d’échapper à soi-même.
La parenté avec Flaubert est particulièrement sensible. Celui-ci, lisant le livre de son ancien compagnon de voyage, y reconnaissait « une vague réminiscence de Novembre et un brouillard de moi ». Le rapprochement devait être développé en 1927 par Edmond Maynial, qui confronta les deux récits et souligna ce que le roman de Du Camp devait à l’univers intime de Novembre, texte alors encore inédit mais que Du Camp connaissait.
Cette proximité littéraire intervient précisément au moment où les trajectoires des deux amis commencent à diverger. Compagnons de route en Bretagne en 1847 puis en Orient, Flaubert et Du Camp reviennent en France avec des ambitions de plus en plus distinctes : Flaubert se concentre à Croisset sur l’écriture de Madame Bovary, tandis que Du Camp prend une place croissante dans la vie littéraire et mondaine parisienne.
L’exemplaire offert à Jules Janin se situe ainsi exactement au croisement de ces deux mondes. Derrière le texte demeure l’empreinte de Flaubert et de l’Orient partagé ; devant le livre publié se tient Janin, incarnation de la critique parisienne à laquelle Du Camp s’adresse désormais. Dans l’un des vingt exemplaires de tête, cette double présence fait du volume un témoin particulièrement significatif du moment où une amitié littéraire se transforme en bifurcation de carrière.