
Édition originale française de cette partition pour piano, premier plat illustré en couleurs par Roger de Valério. La couverture porte la mention « by arrangement with Frank Silver and Irving Cohn, writers of "Yes! We Have No Bananas" », rappelant que cette pièce est la réplique française du plus grand succès américain de l'année 1923. Très bel exemplaire.
Banana Blues, composée par James F. Hanley et Robert King, est la traduction éditoriale française d'une chanson-réplique écrite pour capitaliser sur le triomphe de Yes! We Have No Bananas (Frank Silver et Irving Cohn, 1923), numéro un des ventes américaines pendant cinq semaines et l'un des phénomènes de music-hall les plus retentissants de la décennie. Robert King, compositeur prolifique de la Tin Pan Alley alors sous contrat exclusif avec l'éditeur new-yorkais Shapiro, Bernstein & Co, et James F. Hanley, déjà auteur de standards comme Second Hand Rose, unissent leurs plumes pour cette parodie popularisée notamment par Eddie Cantor et Belle Baker dès l'été 1923. Francis Salabert, qui avait fait de sa maison la principale importatrice parisienne des succès américains, en publie l'édition française dès l'année suivante, confiant comme à son habitude l'illustration à Roger de Valerio, dessinateur attitré de la maison. Celui-ci reprend, pour la seconde fois en quelques mois, le même dispositif visuel déjà mobilisé pour la chanson originale : le motif de la banane y devient prétexte à une imagerie empruntée au répertoire de la caricature raciale, indépendamment du contenu réel des paroles. Cette récurrence offre un cas d'école du phénomène que l'historienne Petrine Archer-Straw a qualifié de « négrophilie » : l'appropriation, par la culture commerciale et artistique parisienne des années folles, de signes associés à la culture noire américaine, dans un rapport ambigu mêlant fascination et stéréotypie.
Precieuse partition à double intérêt, musical et iconographique : témoin direct de la circulation transatlantique des succès de la Tin Pan Alley vers le Paris des années folles, et pièce significative pour l'étude de l'image du corps noir dans l'imagerie commerciale Art déco française.