
Édition originale, ornée de trois tableaux dépliants imprimés dans le texte. La page de titre porte la fausse adresse d'Yverdon ; l'ouvrage fut en réalité imprimé à Livourne, ainsi que l'établit la bibliographie moderne. XII, 196 pp. Brunet, III, 330 ; Vivien de Saint-Martin, Voyages faits en Asie Mineure depuis le XIIIe siècle, n° 148 ; Atabey, The Ottoman World, 1126 ; Weber, II, 595. Pas dans Blackmer, mais voir les n° 1530 et 1531.
Reliure de l'époque en demi-veau brun à coins, dos lisse orné de motifs de lyres et de frises dorées, pièce de titre en maroquin noir, plats de papier tacheté, gardes et contreplats de papier à motifs décoratifs. Restaurations anciennes avec petits manques en tête et en pied du dos ; mouillures sur les plats ainsi qu'en tête et en pied des feuillets.
L'ouvrage s'ouvre sur une dédicace imprimée de cinq pages, datée de Péra le 16 décembre 1787, adressée à Enrico Federigo de Diez, représentant de la Prusse auprès de la Porte ottomane. Cette dédicace place d'emblée le voyage de Sestini au cœur du milieu diplomatique et savant de Constantinople, où ambassadeurs, antiquaires, interprètes et collectionneurs faisaient circuler manuscrits, monnaies et connaissances entre l'Empire ottoman et les capitales européennes.
Domenico Sestini appartenait pleinement à ce monde. Arrivé à Constantinople en 1778 après plusieurs années de voyages en Méditerranée, il y apprit le turc et multiplia les recherches d'histoire naturelle, d'antiquités et de numismatique. Après un séjour en Valachie et un voyage jusqu'à Vienne, il revint dans la capitale ottomane et entra en relation avec Sir Robert Ainslie, ambassadeur britannique auprès de la Porte. Celui-ci, connaissant sa compétence de numismate, lui confia la constitution d'une vaste collection de monnaies grecques et romaines antiques, dont Sestini devait réunir plus de dix mille exemplaires.
C'est dans ce contexte qu'il entreprit en 1781 son grand voyage mésopotamien. Le Viaggio da Costantinopoli a Bassora, publié à Livourne en 1786, en racontait la première partie. Sestini avait alors accompagné vers Bassora John Sulivan, représentant de l'East India Company en route vers l'Inde. Une étude récente permet de préciser que Sulivan n'accomplit pas avec lui le trajet inverse : arrivé à Bassora, Sestini se joignit pour le retour à un marchand anglais venu du Bengale. Le présent volume, publié deux ans après le récit de l'aller, constitue donc le second volet de cette vaste relation.
De Bassora à Constantinople, Sestini traverse à nouveau un espace où se rencontrent les routes du commerce, de la diplomatie et des antiquités. La Mésopotamie, Bagdad, Mossoul, la Syrie, Chypre et Alexandrie deviennent successivement matière à observation. Son récit ne se limite jamais à l'enchaînement des étapes : végétation, ressources naturelles, populations, pratiques locales, antiquités et conditions de circulation occupent constamment son attention. Ses relations de voyage se distinguent précisément par cette volonté d'enregistrer les réalités matérielles des pays traversés plutôt que de les soumettre à un tableau convenu de l'Orient.
Les trois tableaux dépliants donnent à cette méthode sa forme la plus manifeste. Sestini y rassemble poids, mesures, prix, marchandises et coûts de transport liés aux échanges entre les grandes places du commerce levantin. Une étude moderne de son voyage souligne son attention presque systématique aux prix, aux péages, aux droits de douane, aux frais de navigation sur le Tigre et aux dépenses nécessaires à la protection des caravanes. Le voyage devient ainsi une collecte de données aussi bien qu'une expérience géographique.
La numismatique appartient à la même pratique du savoir. Pour Ainslie, la monnaie antique est un objet à rechercher, identifier et classer ; chez Sestini, elle devient aussi un moyen de reconstruire la géographie politique du monde ancien. Les voyages qu'il effectue pendant ces années sont inséparables de cette quête, et ses recherches donneront bientôt naissance aux nombreux volumes consacrés à la collection Ainslie et à d'autres grands cabinets européens.
Le dédicataire de l'ouvrage poursuivait, à Constantinople, une entreprise différente mais parallèle. Heinrich Friedrich von Diez (1751-1817), représentant prussien auprès de la Porte depuis 1784, profita de son séjour ottoman pour approfondir sa connaissance des langues et littératures orientales et pour réunir une importante collection de manuscrits turcs, arabes et persans, aujourd'hui conservée à Berlin. Lorsque Sestini lui adresse sa dédicace depuis Péra en décembre 1787, Diez est donc à la fois diplomate et collectionneur, engagé dans cette même circulation européenne des objets et des savoirs orientaux.
Le moment est également politique. La guerre russo-turque vient d'éclater, et Diez se trouve au centre des efforts diplomatiques prussiens visant à rapprocher Berlin de la Porte. Sa correspondance diplomatique de ces années, dont certaines parties étaient chiffrées, témoigne de l'importance stratégique qu'avait alors acquise Constantinople dans la politique de Frédéric-Guillaume II.
Mais la postérité de Diez devait se jouer ailleurs. Après son retour en Allemagne, il publia notamment sa traduction du Buch des Kabus et les Denkwürdigkeiten von Asien. Lorsque Goethe travailla plusieurs décennies plus tard à son West-östlicher Divan, il consulta Diez sur des questions orientales et utilisa ses travaux ; ses contributions furent reconnues dans les notes et commentaires accompagnant le Divan. La bibliographie goethéenne en fera ainsi l'un de ses « conseillers orientaux ».
La dédicace constitue le témoignage matériel d'une chaîne de circulation du savoir : en 1787, un voyageur et numismate italien revenu de Mésopotamie adresse son récit à un diplomate prussien qui collectionne les manuscrits à Constantinople ; une génération plus tard, les connaissances et les textes réunis par ce même diplomate participeront à la documentation orientale de Goethe.
Édition originale de cette importante relation de voyage de Bassora à Constantinople, complète de ses trois tableaux documentaires, dédiée depuis Péra à Heinrich Friedrich von Diez : un volume qui réunit l'expérience orientale de Sestini, la Constantinople diplomatique et savante des années 1780 et, par son dédicataire, l'un des futurs médiateurs de l'Orient auprès de Goethe.