
Édition originale de cette adaptation française très abrégée du Mosaisches Recht de Johann David Michaelis, publiée à Bordeaux en 1785 sous le nom de M. Senger. In-4 ; xij pp., 2 ff. n. ch. d'avertissement et de table, 270 pp., un f. n. ch. de privilège.
Reliure en pleine basane fauve écaille de l'époque, dos lisse orné de caissons richement décorés de fleurons dorés, pièce de titre de basane vert sombre, roulettes dorées sur les coiffes, triple filet doré encadrant les plats, gardes et contreplats de papier à la cuve, tranches mouchetées. Restaurations au dos et aux mors, agréable état intérieur.
Publié à Francfort-sur-le-Main chez Johann Gottlieb Garbe en six parties successives de 1770 à 1775, le Mosaisches Recht constitue l'une des entreprises majeures de Johann David Michaelis (1717-1791), orientaliste, hébraïsant et professeur à Göttingen. Le présent volume n'en retient qu'une fraction, réorganisée et condensée pour le public français par celui qui se présente sur la page de titre sous le nom de M. Senger, dont l'identité n'a pu être établie.
Michaelis entreprend d'examiner la législation attribuée à Moïse en recherchant moins son commentaire théologique que les raisons historiques de ses prescriptions. Sa méthode doit beaucoup à Montesquieu : les lois sont rapportées au climat, au territoire, aux usages, à l'économie et à l'organisation sociale du peuple pour lequel elles furent établies. Appliqué au Pentateuque, le principe de L'Esprit des lois transforme ainsi un corpus sacré en objet d'enquête historique et politique, dont il s'agit de restituer la rationalité dans les circonstances particulières de l'ancien Israël.
La transformation française du texte prend un relief singulier dès ses premières pages. Le volume s'ouvre en effet sur une dédicace « À la Nation Juive », formule dont la présence dans un ouvrage imprimé à Bordeaux en 1785 ne pouvait être tout à fait indifférente. La ville abritait alors une importante communauté séfarade d'origine espagnole et portugaise, fortement implantée dans le négoce et organisée sous la désignation de « Nation Juive Portugaise ». Rien ne permet d'affirmer que la dédicace lui était expressément destinée ; sa formulation rencontrait néanmoins à Bordeaux une réalité sociale et institutionnelle immédiate.
Elle produit surtout un contraste remarquable avec les positions prises quelques années auparavant par Michaelis lui-même. Lorsque Christian Wilhelm von Dohm publie en 1781 son Über die bürgerliche Verbesserung der Juden, plaidoyer en faveur d'une amélioration de la condition civile des Juifs, Michaelis lui répond l'année suivante par une longue critique. S'il avait consacré une part considérable de son œuvre à la langue, à l'histoire et aux institutions hébraïques, le savant de Göttingen demeurait hostile à plusieurs des conséquences politiques que Dohm tirait des principes de tolérance des Lumières.
Entre l'original allemand et cette édition bordelaise s'opère ainsi plus qu'une simple réduction. Nourrie de Montesquieu, l'analyse historique des lois de Moïse par Michaelis se trouve condensée, traduite et placée sous une adresse « À la Nation Juive » dans l'un des principaux centres du judaïsme séfarade français. Cette première adaptation française conserve ainsi la trace d'un déplacement intellectuel particulièrement révélateur, de Göttingen au Bordeaux des Lumières.