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Deuxième édition, un des 20 exemplaires de tête sur Japon, suivi de 480 exemplaires numérotés sur Hollande.
Reliure de l'époque en plein maroquin vert, dos à cinq nerfs, titre et auteur estampé à l'or, plat supérieur aux armes d'Aleister Crowley avec sa devise "SPES", plat inférieur à son chiffre couronné "AC", couvertures conservées, contreplats et gardes de papier marbré, dentelle intérieure, roulette sur les coupes et coiffes, tête dorée, dos insolé, marges des plats légèrement assombries, fente en pied du mors.
Un rare et luxueux opuscule érotique de Verlaine, de la bibliothèque de la "Bête de l’Apocalypse 666", le sulfureux Aleister Crowley qui l'a relié à ses armes.
En 1895, l’année de parution de ce recueil, Crowley a vingt ans et entre au Trinity College de Cambridge. Il était trop jeune pour avoir fait l'acquisition de l'édition originale de ce recueil (1890) qui avait, comme celle-ci, circulé sous le manteau à petit nombre d'exemplaires. C’est probablement très peu de temps après la parution de ce volume que le dandy au regard de feu, qui adopte le prénom gaélique d’Aleister, le fait relier à ses armes. Il les emprunte à une noble lignée homonyme, aux trois roses dans un chevron, auxquelles il rajoute la devise « SPES » dans un philactère – locution latine que l’on retrouve dans le titre de son recueil Summa Spes (1903). Le répertoire des British Armorial Bindings ne recense que deux autres reliures de Crowley aux fers identiques : le premier est un livre du XVIIIe siècle, également en plein maroquin, désormais à la Marsh’s Library (Oliver Goldsmith, She stoops to conquer). Le deuxième n’est autre qu’une édition des œuvres de Baudelaire (Calmann Lévy, 1896) révélant sa fascination pour ces deux génies du verbe, Verlaine et Baudelaire qui ont, comme lui, usé et abusé des plaisirs de la chair comme des paradis artificiels. Crowley traduira même en anglais le fameux « Poème du haschich ». Ce Baudelaire aux armes, désormais au sein de la grande collection de Crowleyana de Gerald Yorke au Warburg Institute, porte une inscription autographe sur la garde "Aleister Crowley Trinity College, Cambridge" qui confirme que ces reliures ont été réalisées peu de temps après la parution de ces ouvrages. Nous n’avons pas recensé d’autres reliures de ce type dans la collection Yorke ou au Harry Ransom Center de l'Université du Texas qui détient également l’un des plus grands ensembles d’ouvrages de Crowley.
Ces rarissimes exemplaires montrent que son amour des beaux livres se développe très tôt, avec ces poèmes-talismans dépravés de Verlaine et Baudelaire, qu’il fait estamper à ses armes. Véritable incarnation du personage de Des Esseintes de Huysmans, Crowley est davantage connu pour des activités bibliophiliques d'une autre nature : héritier de la fortune paternelle, il peut s’offrir tout ce qu’il veut, y compris la publication des poèmes qu’il écrit. En tant qu’auteur-éditeur il traitera ses propres publications comme des objets rituels, où la beauté matérielle du livre participait à ses facultés magiques. Tout naturellement donc, Crowley jette son dévolu dans ses jeunes années sur le tirage luxueux de ce recueil de Verlaine, et sélectionne un des vingt exemplaires sur Japon : un papier qu’il affectionnera d’ailleurs particulièrement pour ses propres publications.
Son appétit pour les belles lettres n’a d’égal que sa légendaire fringale charnelle. Avec Verlaine, Crowley trouve l’inspiration pour ses propres recueils recueils clandestins (l'homo-érotiqueWhite Stains notamment) où il déploie un même usage de l'eros comme vecteur de révolte spirituelle. Crowley invoquera Verlaine à de nombreuses reprises dans ses œuvres : ses essais sur la drogue, mais aussi ses journaux magiques. Il exprimera même, dans son poème "Rosa Mundi", le désir de surpasser les grands noms de la poésie où figure naturellement Verlaine :
"Were this the quintessential plume of Keats
And Shelley and Swinburne and Verlaine,
Could I outsoar them, all their lyric feats,
Excel their utterance vain”.
Dans Vanity Fair, il traduira Verlaine à deux reprises ("Promenade sentimentale", "En sourdine") et le cite évidemment dans son essai sur l’absinthe dont il était avide consommateur (Absinthe: The Green Goddess, 1917). C'est d'ailleurs de cette vibrante couleur de la fée verte qu'il fit revêtir d’un superbe maroquin ce recueil du "prince des poètes".
Un exemplaire rarissime et jamais répertorié, partie intégrante de l’extrême érotisme décadent qu’Aleister Crowley a développé dans ses jeunes années, et qui inspirera ses fameux rituels de magie sexuelle.