
Édition originale en volume, publiée à Londres par Bradbury & Evans en novembre 1850, peu après l’achèvement de la publication en 19 livraisons mensuelles commencée en mai 1849. Elle est illustrée de 40 compositions de Hablot Knight Browne, dit Phiz : frontispice, titre gravé et 38 planches hors texte.
Reliure anglaise de l’époque en demi-chagrin vert sapin à coins. Dos à faux-nerfs plats orné de roulettes sur les nerfs et de filets dorés. Traces de frottement. Texte bien frais et propre. Les gravures hors texte présentent, comme fréquemment dans cette édition, des brunissures et rousseurs modérées, principalement en bordures. Pâle trace de mouillure sur la planche Changes at Home. Bel exemplaire.
L’exemplaire présente plusieurs des particularités bibliographiques recherchées dans les premiers exemplaires de l’édition en volume : p. 16, « recal » pour « recall » ; feuillet d’errata de six lignes ; chapitre XXVII annoncé p. 283 dans la table mais commençant en réalité p. 282 ; dernier i de la pagination viii désaxé. À la p. 132, ligne 20, « screwed » est en revanche correctement imprimé, là où les tout premiers tirages portent la leçon fautive « screamed ». L’exemplaire appartient donc à un état précoce mais mixte de l’édition originale, plusieurs fautes initiales subsistant alors qu’une autre avait déjà été corrigée en cours de fabrication.
Ces variantes prennent tout leur sens dans l’histoire matérielle du roman. David Copperfield ne fut pas composé comme un livre destiné à paraître d’un seul bloc : pendant dix-neuf mois, texte et images furent livrés au public par fragments successifs. Chaque livraison associait la progression du récit aux nouvelles illustrations de Phiz, et les corrections apportées au fur et à mesure de l’impression expliquent la coexistence, dans les exemplaires reliés, de feuilles appartenant à des états légèrement différents.
La collaboration entre Dickens et Hablot Knight Browne était alors ancienne. Commencée avec The Pickwick Papers, elle avait accompagné une grande partie de la carrière du romancier et dépassait largement la simple traduction graphique de scènes déjà écrites. Phiz travaillait dans le rythme même de la publication mensuelle, donnant aux personnages et aux épisodes une première existence visuelle au moment où le public les découvrait. Dans David Copperfield, les 40 compositions forment ainsi un véritable récit parallèle dont les images participent à la construction de la mémoire du roman.
Une planche se distingue particulièrement dans ce cycle. Placée en regard de la page 482, The River représente Martha Endell au bord de la Tamise, tandis que David et Mr Peggotty la suivent avant d’empêcher son suicide. Phiz emploie ici pour la seule fois dans le roman la technique dite de la dark plate. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une manière noire, mais d’une gravure sur acier dont le travail de fines lignes mécaniques, combiné à l’eau-forte, permet d’obtenir des valeurs tonales beaucoup plus profondes que dans les planches ordinaires.
The River est seulement la seconde dark plate réalisée par Phiz pour Dickens, après l’expérience entreprise dans Dombey and Son. La technique n’est donc pas ici un procédé décoratif devenu routinier : son caractère encore exceptionnel renforce précisément la singularité de la scène. Le ciel, l’eau noire, les structures délabrées du rivage et la silhouette isolée de Martha font de l’image moins l’illustration littérale d’une action qu’une traduction de son climat psychologique.
Cette étroite articulation du texte et de l’image convient particulièrement au plus personnel des grands romans de Dickens. David Copperfield, raconté à la première personne, suit son héros de l’enfance à la maturité et transpose sous la fiction plusieurs expériences déterminantes de la vie de son auteur : humiliation de l’enfant livré prématurément au travail, apprentissage de l’indépendance, pratique de la sténographie, entrée dans le journalisme puis formation de l’écrivain. Dickens avait d’ailleurs entrepris quelques années auparavant une autobiographie qu’il abandonna avant de réutiliser une partie de cette matière dans le roman.
Cette proximité demeurera particulièrement sensible à Dickens lui-même. Dans la préface rédigée pour une édition ultérieure, il avoue : « Of all my books, I like this the best », avant de confier que, parmi tous les « enfants » de son imagination, il en possède un préféré : « And his name is DAVID COPPERFIELD. »
Virginia Woolf, qui portait sur Dickens un jugement souvent beaucoup plus réservé, reconnut à son tour la place particulière du livre. Dans son essai de 1925, elle voit dans la jeunesse, l’espoir et la gaieté qui traversent le récit une force capable d’en réunir la profusion, jusqu’à qualifier David Copperfield de « the most perfect of all the Dickens novels ».
Bel exemplaire de l’édition originale en volume, complet des 40 illustrations de Phiz, réunissant plusieurs des points bibliographiques précoces de l’impression et la remarquable dark plate The River : autant de traces de cette fabrication mensuelle au cours de laquelle texte et images prirent forme ensemble pour donner naissance au roman que Dickens devait considérer comme son « enfant favori ».