
Édition originale de William Shakespeare, publiée en 1864 chez A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie.
Reliure en demi basane aubergine de l'époque, dos lisse orné de filets dorés et à froid, frises dorées en tête et en queue, plats de papier marbré, gardes et contreplats de papier à la cuve. Quelques petites rousseurs
Précieux exemplaire enrichi d'un envoi autographe signé de Victor Hugo à Camille Berru, ajouté sur un feuillet de papier bleu :
« A mon vaillant et cher compagnon d'épreuve C. Berru, Victor Hugo »
Il est également enrichi en frontispice d'un portrait photographique de Victor Hugo par Maes & Michaux, contresigné à l'encre par l'écrivain et monté sur un carton portant la mention imprimée « Souvenir du 16 Septembre 1862 ».
La formule adressée à Berru renvoie directement aux années de répression qui suivent le coup d'État du 2 décembre 1851. Camille Berru, né en 1817, avait été rédacteur en chef de L'Événement, journal fondé dans le cercle de Victor Hugo et dirigé notamment par ses fils Charles et François-Victor, Auguste Vacquerie et Paul Meurice. Condamné à la déportation à Cayenne, il parvint à gagner Bruxelles, où se reconstitua autour des proscrits une part du réseau politique et amical hugolien. C'est à cette expérience commune que donne tout son poids le mot « épreuve » choisi par Hugo.
À Bruxelles, Berru entra à L'Indépendance belge, où il occupa des fonctions importantes auprès de Léon Bérardi. Les liens avec la famille Hugo ne se relâchèrent pas : la correspondance conservée entre Berru, Victor Hugo et François-Victor en témoigne abondamment, et leur proximité dépassa largement le seul compagnonnage politique. Lorsque Adèle Foucher séjourna à Bruxelles en 1868, c'est chez Berru qu'elle fut accueillie et qu'elle mourut le 27 août.
Le portrait joint au volume ramène précisément à l'un des grands moments bruxellois de l'exil. Le 16 septembre 1862, Lacroix et Verboeckhoven organisèrent à Bruxelles un banquet en l'honneur de Victor Hugo pour célébrer le succès des Misérables. Réunissant autour de l'écrivain des personnalités françaises et belges des lettres, de la presse et de la politique, cette journée marque l'une des manifestations les plus éclatantes de la reconnaissance européenne acquise par Hugo loin de France. Le portrait Maes & Michaux, daté de ce jour et signé de sa main, en conserve ici le souvenir direct.
William Shakespeare naît lui-même dans le cercle familial de l'exil. Victor Hugo avait d'abord envisagé d'écrire une préface à la traduction de Shakespeare entreprise par François-Victor ; le projet s'élargit progressivement jusqu'à devenir un livre autonome consacré aux grandes figures du génie, à la souveraineté de l'art et à la responsabilité de l'écrivain devant son siècle. Le titre ne désigne donc qu'en partie son véritable sujet : Hugo y développe une vaste profession de foi esthétique et morale, nourrie par l'expérience de la proscription et par la conviction que la littérature doit participer au progrès humain.
Dans cet exemplaire offert à Berru, cette réflexion prend une dimension particulièrement personnelle. Le dédicataire n'appartient pas seulement au cercle littéraire de Hugo : il est l'un de ceux avec lesquels l'écrivain partagea concrètement la défaite politique, la proscription et les années bruxelloises de l'exil.
L'envoi et le portrait réunissent ainsi deux versants d'une même histoire : la fraternité née de la persécution de 1851 et, onze ans plus tard, la consécration bruxelloise des Misérables. Offert à celui que Hugo nomme son « compagnon d'épreuve », William Shakespeare conserve ici la trace d'une amitié façonnée par l'exil autant que par les lettres.