
Emouvante lettre autographe signée "Ton fils Charles" à sa mère alors que le jeune Baudelaire était pensionnaire du Collège Royal de Lyon.
Publiée dans "Lettres inédites aux siens" chez Grasset, cette missive fait partie des 100 lettres miraculeusement retrouvées après la guerre. Cet ensemble constitue la seule trace épistolaire de Baudelaire avant ses 20 ans et un éclairage profondément nouveau sur sa jeunesse.
Notre lettre est celle d'un jeune garçon privé "à nouveau" de sortie, qui appréhende la déception de sa mère malade et tente de compenser celle-ci par l'annonce de bons résultats à un examen, " Je pourrais te dire aujourd'hui seulement en ma faveur que j'ai passé un très bon examen et que je suis en 4è en version grecque" .
On note, outre le style remarquable pour un jeune adolescent, l'humilité et l'honnêteté de cette lettre qui témoigne du désir farouche de plaire a cette mère vénérée : " Un examen assez brillant leur a fait penser que je n'ai jamais été qu'un bon élève. Enfin (...)ma conversion va s'accomplir et je serai un travailleur. Remercie, remercie bien mes avocats pour moi ; je ne leur ai pas demandé de venir m'excuser auprès de toi. Eux-mêmes me l'ont offert dès qu'ils ont vu mon embarras et ma peine. "
"Tous les biographes ont compris d'une manière plus ou moins complète, l'importance des anecdotes se rattachant à l'enfance d'un écrivain ou d'un artiste. Mais je trouve que cette importance n'a jamais été suffisamment affirmée. Souvent en contemplant des ouvrages d'art (...) j'ai senti entrer en moi comme une vision de l'enfance de leurs auteurs. Tel petit chagrin, telle petite jouissance de l'enfant, démesurément grossis par une exquise sensibilité, deviennent plus tard dans l'homme adulte, même à son insu, le principe d'une œuvre d'art. Enfin (...) ne serait-il pas facile de prouver, par une comparaison philosophique entre les ouvrages d'un artiste mûr et l'état de son âme quand il était enfant, que le génie n'est que l'enfance nettement formulée, douée maintenant, pour s'exprimer, d'organes virils et puissants ?" Baudelaire "Un mangeur d'opium" in "Les Paradis Artificiels".
Joint, "Lettres inédites aux siens", Grasset, Paris 1966, broché. Edition originale sur papier courant retranscrivant, page 99, cette lettre.
"A Madame
Madame Aupick
4 rue d'Auvergne.
Maman,
Voici des avocats qui vont justifier ma conduite auprès [de] toi. Je pourrais te dire aujourd'hui seulement en ma faveur que j'ai passé un très bon examen et que je suis en 4è en version grecque. Ceci suffirait pour te prouver que j'ai fait quelques efforts afin de te procurer quelque contentement. Songeon, mon ami, saura mieux que moi-même me justifier. Car malgré tout ce que je pourrais dire tu ne m'écouterais plus. Au moins ai-je caché aux inspecteurs que je n'ai pas travaillé. Un examen assez brillant leur a fait penser que je n'ai jamais été qu'un bon élève. Enfin, un nouveau trimestre va commencer, ma conversion va s'accomplir et je serai un travailleur. Remercie, remercie bien mes avocats pour moi ; je ne leur ai pas demandé de venir m'excuser auprès de toi. Eux-mêmes me l'ont offert dès qu'ils ont vu mon embarras et ma peine. Je ne sais comment leur dire que je reconnais cette aimable obligeance.
Permets-moi de t'embrasser.
Ton fils Charles"