
Billet autographe signé de Victor Hugo à l'encre sur une coupure de presse :
"Par le Ph.[are] de la L[oire] d'aujourd'hui j'apprends que je suis un traître j'en prends acte"
Ce modeste mais puissant billet est emblématique d’une mythique tradition hugolienne des copeaux. Comme exutoire, catharsis à ce trop plein de pensées et d’agitations, l'écrivain accumule les fragments promis à un destin funeste : "L’écriture hugolienne a aussi son versant sauvage. Hugo est un graphomane : l’écriture est pour lui un geste impérieux, qui n’a ni lieu ni heure. Des mots, des phrases, des pages lui viennent constamment à l’esprit, qu’il s’empresse de noter [...] il saisit littéralement le premier bout de papier qui lui tombe sous la main : lettre reçue, verso d’un prospectus, page arrachée d’un livre… Le spectacle matériel de ces fragments d’écriture, aux formes, matières et couleurs variées tels des confettis épars au lendemain d’une fête, est en soi la meilleure métaphore du jaillissement littéraire hugolien, et de son extraordinaire liberté." (Thomas Cazentre, "Victor Hugo, l'écriture rituelle", BnF).
Un copeau acéré donc, une écharde même, une riposte instantanée et miraculeusement parvenue – écrit sur un coin de journal de Jersey ou Guernesey, où l’on lit d’ailleurs au verso les mots « channel islands », ce cri du cœur est donc lancé depuis l'exil. L’acte de « traîtrise » inscrit par Hugo le laissait déjà deviner. Littérairement comme politiquement, Hugo a été entouré d’autant d’admirateurs que de féroces détracteurs : décrié, parodié, pastiché… Comment ne pas penser à ses vers immortels des Contemplations ?
« De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte »
(« Réponse à un acte d’accusation », I, 7)
Le ton de ce billet s'en rapproche beaucoup, par cette réponse ferme, sans état d'âme, presque indifférente, d'un homme pour qui le combat esthétique comme politique entraîne inévitablement d’innombrables insultes. On accuse ici de traître celui qui s’est plutôt à attelé à soutenir les innocents et dénoncer l'ultime parjure du 2 décembre qui l'a contraint à l'exil. Hugo l'a vécu comme une trahison de la souveraineté populaire et des engagements républicains. En écrivant Napoléon le Petit, Les Châtiments et plus tard Histoire d’un crime : « il met violemment en cause la traîtrise du président Bonaparte et la bassesse de tous ceux, nombreux, qui ont rendu possible, désiré, accompagné ou approuvé le coup d’État » (Stéphane Haber. Découvrir Victor Hugo. Editions Sociales, 2022, Les propédeutiques).
Pendant ces années d’exil, Hugo souffrit également des divisions et des renoncements parmi les républicains exilés. L’amnistie de 1859 entraîna le retour de nombreux proscrits, tandis qu’il choisit de demeurer à Guernesey tant que l’Empire subsisterait. Cet isolement croissant, l’indifférence de certains anciens compagnons et les querelles internes de l’opposition purent être ressentis comme autant de défections.
C'est donc même parmi les soutiens que viennent les critiques les plus acérées : bien que Le Phare de la Loire défende des idées libérales et subit de nombreuses poursuites et des condamnations judiciaires sous l'Empire, Hugo a eu plusieurs démêlés avec cette publication qui lui est pourtant habituellement favorable. Dès 1845, il répond à un article en se défendant de s'être enrichi :
« Je ne dois rien à qui que ce soit. Je n'ai jamais fait marchandise de rien. Je fais un peu l'aumône, le plus que je puis. Personne ne manque de rien dans ce qui m'entoure. Quant à moi, je porte des paletots de vingt-cinq francs, j'use un peu trop mes chapeaux, je travaille sans feu l'hiver, et je vais à la Chambre des pairs à pied. Du reste, je remercie Dieu : j'ai toujours eu les deux biens sans lesquels je ne pourrais pas vivre, la conscience tranquille, l'indépendance complète. »
La même publication l'accusera d'avoir vendu des ouvrages de sa bibliothèque offerts par d’illustres auteurs : « L’explication, la voici : Il y a eu un jour dans ma vie à la suite duquel beaucoup de mes papiers et de mes livres ont été dispersés moi absent. Ce jour-là je suis sorti le matin de chez moi sans savoir que je n’y rentrerais pas le soir. Quel est ce jour ? Le 2 décembre 1851 » écrit-il au rédacteur en chef, Victor Mangin. Plus haut dans cette lettre on lit encore : « Je n'ai jamais rectifié les erreurs répandues sur mon compte, et je ne commencerai pas aujourd'hui ; [...] les journaux ont autre chose à faire que d'enregistrer de petits démentis à de petits faits. » Plutôt qu'à venger son orgueil blessé, il réserve ses lettres de riposte publiées dans les journaux aux causes qui lui sont chères ou à la défense de ses fils visés par la censure.
Mais le grand mérite de Hugo est de n’avoir jamais séparé ses convictions politiques de son métier de poète, romancier et dramaturge. dans ses personnages mêmes, en qui il instillera les mêmes qualités humaines : « Au fond, ce sont de doux rêveurs que l’on ne pourra qu’aimer : ouvriers généreux, jeunes intellectuels avides de justice, amoureux cherchant à noyer leurs chagrins dans l’action, adolescents épris d’aventure et de solidarité… » rappelle Stéphane Haber. Toutefois c’est dans les esprits ambivalents qu’Hugo montre parfois le plus de sensibilité, car traîtrise et héroïsme peuvent se confondre au sein d'une même personnalité aux mille nuances :
« Victor Hugo sait que l'homme réel, cet être double, cet être multiple, ne cesse de se donner à lui-même d'éclatants démentis. Au fond des pires natures peut descendre le rayon divin : au fond de Lucrèce Borgia, perdue de crimes et de luxure, l'amour maternel ; de Triboulet, un monstre au physique et au moral, l'amour paternel ; de Marie Tudor, la reine sanglante, et de Marion Delorme, la courtisane perverse, l'amour chaste, doux et humble, fait de pureté et de dévouement. » (Alfred Rambeau).
Précieux reliquat d'un spectacle d'écriture éphémère donné par l’un des plus grands génies de la littérature, qui mit son talent au service du progrès et de la liberté :
« Parmi les innombrables fragments laissés par Victor Hugo, une catégorie semble se distinguer par son nom lui-même, associé à l’auteur des Misérables un peu comme les paperoles à celui de La Recherche, ce sont les copeaux. Ils se singuralisent par leur brièveté, leur hétérogénéité, et leur relative rareté par rapport à la masse des manuscrits conservés, car ils ont souvent été détruits. » (Jean-Marc Hovasse).