
Vérédishtad [Paris], chez les marchands de nouveautés, sans date [avant 1814]. Trois parties en quatre volumes in-8.
Reliures de l'époque à la Bradel en plein cartonnage aubergine à l'imitation du maroquin à long grain, dos lisses ornés de filets, frises et fleurons dorés, avec le chiffre couronné de Louis-Philippe d'Orléans en tête. Exemplaire entièrement non rogné. Les deux derniers volumes sont demeurés non coupés. Bien complet des feuillets d'errata reliés à la fin de chacune des parties.
Dos uniformément éclaircis, coiffes légèrement affaissées, quelques accrocs aux coins des troisième et quatrième volumes. Quelques feuillets brunis ou roussis.
L'ensemble est conservé dans deux étuis-boîtes modernes en demi-maroquin bordeaux à long grain, dos lisses ornés de filets dorés.
Précieux exemplaire relié pour Louis-Philippe, alors duc d'Orléans, portant son chiffre couronné doré en tête des quatre dos. Après son accession au trône, les pages de titre reçurent le cachet « Bibliothèque du Roi - Palais-Royal », marque de sa bibliothèque personnelle employée entre 1830 et 1848.
Une note manuscrite portée sur la garde du premier volume ordonne son classement « à l'armoire des médailles, par o[rdre] du Roi ». L'expression désigne manifestement une réserve particulière de la bibliothèque du Palais-Royal. Qu'elle ait été destinée aux livres précieux, aux ouvrages politiquement sensibles ou à ces deux catégories à la fois, l'inscription montre que Louis-Philippe voulut soustraire cet exemplaire aux rayonnages ordinaires.
Édition originale, d'une grande rareté, de l'Explication de l'énigme du roman intitulé : Histoire de la conjuration de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, réfutation composée par Jacques-Marie Rouzet, comte de Folmon, du violent pamphlet publié en 1796 par Galart de Montjoie contre Philippe Égalité.
L'ouvrage fut imprimé aux frais de Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse douairière d'Orléans, sous l'adresse fictive de « Vérédishtad » et chez les mêmes « marchands de nouveautés » que le libelle auquel il répondait. Selon Tourneux, « aucun exemplaire de ce livre imprimé aux frais de la duchesse d'Orléans avant 1814 ne fut distribué de son vivant ». Revenue en France sous la Restauration, la princesse mourut en 1821 sans avoir autorisé la mise en circulation de cette défense de son mari. Tourneux, IV, 21572 ; Quérard, VIII, 258 ; Brunet, II, 1136.
Montjoie avait présenté Philippe Égalité comme l'un des principaux artisans occultes de la Révolution. Son Histoire de la conjuration de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, parue en trois volumes en 1796, transformait les réseaux politiques du Palais-Royal, les ambitions prêtées au duc et les sociétés maçonniques en éléments d'un vaste complot dirigé contre la monarchie. Le livre connut une longue postérité polémique et fut encore réimprimé sous le règne du fils de celui qu'il accusait, notamment chez Dentu en 1834.
La réponse fut confiée à l'homme qui partageait alors la vie de la duchesse. Né à Toulouse en 1743, avocat et professeur de droit, Jacques-Marie Rouzet avait été élu député de la Haute-Garonne à la Convention. Lors du procès de Louis XVI, il demanda l'appel au peuple et se prononça pour la réclusion. Proche des Girondins, il fut arrêté après avoir protesté contre les journées du 31 mai et du 2 juin 1793.
C'est en prison qu'il se rapprocha de la duchesse d'Orléans, elle-même détenue après l'exécution de Philippe Égalité. Le duc de Nivernais aurait recommandé Rouzet à la princesse comme conseil, et leur relation ne devait plus s'interrompre. Après Thermidor, Rouzet retrouva son siège à la Convention, puis fut élu au Conseil des Cinq-Cents. Lorsque les Bourbons furent expulsés de France en 1797, il accompagna la duchesse jusqu'en Espagne et s'établit auprès d'elle à Barcelone. Elle le nomma son chancelier et lui obtint le titre de comte de Folmon.
De cette longue intimité naquit une tradition de mariage secret. Kuscinski rapporte ainsi, d'après Mme Cavaignac, que Rouzet « aurait fini par l'épouser, ce qui aurait presque complètement brouillé la mère avec ses enfants ». La prudence du conditionnel s'impose, mais la place occupée par Rouzet auprès de la princesse ne fait aucun doute. Tous deux revinrent en France en 1814. À sa mort, en 1820, il fut inhumé à Dreux dans la chapelle de la famille d'Orléans, conformément au voeu de la duchesse.
L'Explication de l'énigme ne relève donc pas seulement de la controverse révolutionnaire. La réfutation de Montjoie devient sous la plume de Rouzet une entreprise de réparation, conçue au sein même de l'exil de la duchesse et financée par elle pour défendre la mémoire de son époux. Pourtant, celle qui avait commandé et payé le livre choisit de ne pas le publier. Cette contradiction lui confère sa singulière tension : apologie destinée à répondre publiquement à une accusation, l'ouvrage fut retenu dans le cercle privé de la famille qu'il devait justifier.
La destinée de cet exemplaire prolonge ce silence. Relié au chiffre de Louis-Philippe, fils de Philippe Égalité et de la duchesse, il fut ensuite intégré à la Bibliothèque du Roi au Palais-Royal. L'ordre de le placer dans l'« armoire des médailles » révèle le traitement particulier réservé par le souverain à cette défense de son père, écrite par le compagnon de sa mère et longtemps soustraite au public.
Cette provenance transforme les quatre volumes en archive familiale. Le livre passe de la duchesse qui en finança secrètement l'impression au fils qui en conserva un exemplaire dans la réserve de sa bibliothèque. Entre eux se tiennent deux mémoires difficiles à concilier : celle de Philippe Égalité, dénoncé comme conspirateur et régicide, et celle de sa veuve, attachée à faire réfuter les accusations sans jamais livrer la réfutation au jugement du public.
Exceptionnel exemplaire de Louis-Philippe, dans ses reliures contemporaines à son chiffre, entièrement non rogné et en partie non coupé. Édition tenue hors commerce, défense posthume de Philippe Égalité et souvenir de l'intimité de Rouzet avec la duchesse d'Orléans, ce livre secret de la famille passa de l'exil de la mère à la réserve personnelle du fils devenu roi.