
Le Havre, Montivilliers et divers lieux, 1786-1797. Vingt-et-une plaquettes réunies en un volume in-4 de 19,2 x 25 cm.
Rare recueil factice constitué par Jean-Baptiste-Jacques L'Aignel lui-même à partir des fragments imprimés de l'œuvre juridique, économique et politique à laquelle il consacra les dernières décennies de sa vie. Prospectus, préfaces, prolégomènes, discours et appendices avaient été publiés séparément, le plus souvent au Havre ou à Montivilliers, pour accompagner une entreprise beaucoup plus vaste qui ne devait jamais recevoir sa forme définitive. Réunis ici par leur auteur, ces textes dispersés retrouvent l'unité du projet dont ils étaient issus. Le présent volume compte parmi les ensembles les plus complets connus, avec celui conservé à la Bibliothèque municipale du Havre, de composition légèrement différente.
Reliure de l'époque en plein veau blond marbré, dos à cinq nerfs sertis de filets dorés en partie estompés et orné de doubles caissons dorés et décorés, pièces de titre de maroquin noir, frise dorée sur les coupes en partie estompée, tranches rouges. Travaux de vers dans la marge inférieure de la dernière partie du volume, sans atteinte au texte ; petites restaurations aux plats.
Le recueil se compose ainsi :
À la première garde, L'Aignel a encore fait coller un feuillet imprimé in-8 contenant deux poèmes composés pour Bonaparte et Joséphine lors de leur séjour au Havre le 15 brumaire an XI, 6 novembre 1802. Cette feuille, ajoutée cinq ans après les dernières plaquettes du recueil, est essentielle : elle montre que le volume n'a pas été simplement constitué pour mettre à l'abri des brochures devenues difficiles à réunir. L'Aignel continua de l'enrichir, comme on ajoute une dernière pièce à un dossier demeuré vivant.
La provenance prolonge cette cohérence. Une mention manuscrite au contreplat indique que l'exemplaire resta dans la famille jusqu'au 6 novembre 1882, lorsque René L'Aignel, petit-fils de l'auteur et avocat au Havre comme lui, l'offrit à un certain E. Seguin. Entre la main qui réunit les pièces et celle du descendant qui s'en sépare près d'un siècle plus tard, le volume conserve ainsi une histoire presque entièrement familiale.
Né au Havre en 1741, Jean-Baptiste-Jacques L'Aignel appartient à ce monde provincial où le barreau, l'administration urbaine et les sociétés littéraires se rencontrent encore naturellement. Avocat, syndic perpétuel des avocats havrais et maire-échevin selon les qualités qu'il revendique lui-même sur ses imprimés, il se partage entre jurisprudence, économie politique et belles-lettres.
Il écrit aussi des vers. Son ode Les Phares de Normandie et du Havre, allumés à l'avénement de Louis XVI avait été distinguée par l'Académie du Puy de Rouen en 1777. Neuf ans plus tard, L'Aignel la présenta au roi lors de son passage au Havre, le 28 juin 1786. Cette pièce forme dans le recueil un premier jalon très personnel : avant le législateur et le réformateur apparaît l'avocat-poète d'une ville portuaire célébrant son souverain.
Mais c'est au droit du commerce que L'Aignel entend donner l'œuvre de sa vie. L'Élite des loix commerciales devait reprendre l'histoire de la législation française depuis la découverte du Nouveau Monde jusqu'à la convocation des États généraux, en retrancher ce qui lui paraissait caduc et proposer une législation nouvelle, « populaire et uniforme ». À cette entreprise répond La France commerçante, tandis que L'Ordre social élargit progressivement la réflexion à la représentation politique, aux impôts, aux hospices ou à la paix européenne. L'ensemble devait former plusieurs volumes ; la maladie empêcha L'Aignel d'en achever l'architecture.
Les vingt-et-une pièces en conservent toutes les étapes. L'Aignel extrait les livres commerciaux de Montesquieu, reprend Savary, Argou ou le président Hénault, les accompagne de ses propres textes et les replace dans le système qu'il tente d'élaborer. Les imprimeurs changent, les titres aussi, les formes hésitent entre prospectus, préface, extrait et traité. Cette dispersion, qui explique aujourd'hui l'extrême rareté des plaquettes isolées, permet surtout de suivre une pensée qui se construit par reprises et additions plutôt que selon le plan définitivement arrêté d'un ouvrage achevé.
Le volume traverse ainsi la Révolution sans que le travail s'interrompe. Aux textes conçus autour du droit commercial de l'Ancien Régime succèdent les projets de L'Ordre social et les adresses aux institutions nouvelles. Enfin, le feuillet de 1802 ramène L'Aignel dans son Havre natal devant un nouveau pouvoir. À l'ode présentée à Louis XVI en 1786 répondent, seize ans plus tard, les vers pour Bonaparte et Joséphine.
Rare recueil constitué et enrichi par son auteur, puis conservé dans sa famille pendant près d'un siècle. Les vingt-et-une plaquettes n'y sont plus les débris d'un ouvrage resté inachevé : réunies par L'Aignel lui-même, elles forment le dossier de son œuvre, depuis les derniers temps de l'Ancien Régime jusqu'au Consulat.