
La Havane, Las viudas de Arazoza y Soler, 1831. Petit in-4 (17,7 x 23,5 cm) de 2 ff. n. ch., XIII pp., 2 ff. n. ch. de table des matières et 386 pp.
Demi-reliure de l'époque, dos à faux-nerfs orné de filets et de fleurons dorés, plats de papier marbré. Mors fendus, frottements aux coins et au dos, avec de petits manques de cuir en pied, papier marbré frotté. Petit manque de papier affectant la calligraphie de la dernière lettre du mot « auteur » dans l'envoi.
Édition originale de l'Historia económico-política y estadística de la isla de Cuba, première grande synthèse consacrée par Ramón de La Sagra à la population, à l'agriculture, au commerce et aux revenus de l'île. Le volume fut imprimé par les veuves Arazoza et Soler, imprimeurs officiels du gouvernement et de la capitainerie générale de Cuba, de la Real Hacienda et de la Real Sociedad Patriótica.
Précieux exemplaire portant un bel envoi autographe de Ramón de La Sagra au naturaliste et explorateur Alcide Dessalines d'Orbigny. Cette dédicace réunit, dans le livre même qui annonce la future entreprise encyclopédique de La Sagra, deux des principaux artisans de sa partie zoologique.
Leurs parcours s'étaient d'abord développés de part et d'autre de l'Amérique espagnole. Installé à Cuba, La Sagra dirigeait le Jardin botanique de La Havane et occupait une chaire de botanique agricole. Il y étudiait les productions naturelles de l'île, mais aussi les mécanismes économiques et administratifs de la colonie. D'Orbigny, envoyé par le Muséum national d'histoire naturelle, parcourait quant à lui l'Amérique méridionale de 1826 à 1833, réunissant une immense documentation zoologique, géologique, géographique et ethnographique. Il regagna la France en janvier 1834, peu avant l'installation de La Sagra à Paris en 1835.
La date et les circonstances précises de leur rencontre ne sont pas connues. L'envoi pourrait avoir été porté sur cet exemplaire après leur rapprochement dans les milieux scientifiques parisiens, lorsque La Sagra commença à réunir autour de son projet les naturalistes capables d'étudier les collections rapportées de Cuba. Qu'elle ait précédé ou accompagné cette collaboration, la dédicace matérialise le lien qui allait bientôt unir les deux hommes.
L'ouvrage de 1831 constituait déjà bien davantage qu'un simple tableau statistique. À partir des recensements officiels, notamment celui de 1817, La Sagra y examine les mouvements de la population, les structures agricoles, les cultures coloniales, la navigation, les échanges commerciaux et les revenus publics. Les chiffres y deviennent les éléments d'une description générale de Cuba, destinée à mesurer les transformations de l'île et à fournir à son administration un instrument de connaissance et de gouvernement.
Cette première synthèse fournit la matrice de la monumentale Historia física, política y natural de la isla de Cuba, vaste publication collective entreprise à Paris à partir de la fin des années 1830 et poursuivie pendant plus de vingt ans. La Sagra y associa plusieurs des principaux naturalistes français de son temps, parmi lesquels Achille Richard, Camille Montagne, Jean-Théodore Cocteau, Gabriel Bibron, Alphonse Guichenot et Félix-Édouard Guérin-Méneville.
D'Orbigny y occupa une place essentielle. Il rédigea l'Ornithologie, publiée en 1839, les volumes consacrés aux Mollusques, parus progressivement entre 1841 et 1853, ainsi que l'étude des Foraminifères. Ces travaux furent établis à partir des spécimens et des matériaux recueillis à Cuba par La Sagra, auxquels d'Orbigny appliqua l'expérience acquise au cours de son long voyage sud-américain.
L'envoi prend ainsi une portée particulière. La Sagra offre à d'Orbigny non l'un des volumes issus de leur collaboration accomplie, mais le livre qui la précède et en contient déjà l'ambition : embrasser Cuba dans son ensemble, depuis ses populations et ses richesses agricoles jusqu'à ses oiseaux, ses coquillages et ses organismes microscopiques.
La carrière de La Sagra devait ensuite déborder largement le champ de l'histoire naturelle. De retour en Europe, il s'intéressa aux questions sociales et économiques, se rapprocha de Proudhon et participa aux débats réformateurs des années 1840. Cette évolution ne rompt pourtant pas entièrement avec ses recherches cubaines : dans les statistiques de 1831 comme dans ses écrits ultérieurs, la connaissance méthodique de la société demeure pour lui le préalable à sa transformation.
Précieux exemplaire d'association, réunissant par un envoi autographe deux voyageurs et naturalistes de l'Amérique au seuil de leur grande collaboration. Dans ce premier tableau général de Cuba se dessine déjà l'entreprise encyclopédique à laquelle d'Orbigny devait apporter quelques-unes de ses plus importantes contributions zoologiques.