
Troisième version, définitive du vivant de Raynal, de l’Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée à Genève chez Jean-Léonard Pellet. Le texte fut donné en 1780 simultanément en quatre volumes in-4 et en dix volumes in-8 ; le présent exemplaire appartient au tirage in-8 remis en vente sous des titres de relais datés de 1781. Cette version, considérablement augmentée par rapport aux éditions de 1770 et 1774, est la plus complète du texte publiée du vivant de Raynal.
10 volumes in-8. L’illustration comprend, au frontispice du premier volume, le portrait de Raynal dessiné par Charles-Nicolas Cochin et gravé par Nicolas de Launay, portant sous le portrait la dédicace : « Au défenseur de l'Humanité, de la Vérité, de la Liberté. Eliza Draper », ainsi que neuf frontispices dans les volumes suivants, dessinés par Moreau le Jeune et gravés notamment par de Launay, Delignon et Simonet. Les volumes sont complets de leurs faux-titres et des dix feuillets d’errata placés in fine. L’atlas de Rigobert Bonne, publié séparément et composé de 50 cartes et 23 tableaux statistiques, n’est pas joint à cet exemplaire.
Reliure de l’époque en plein maroquin vert. Dos lisses ornés, pièces de titre et de tomaison de maroquin rouge, filet doré d’encadrement sur les plats. Dos uniformément éclaircis, quelques traces de frottement. Très bel ensemble, particulièrement séduisant dans ce maroquin vert.
Exemplaire d’Edmond et Jules de Goncourt, portant leur ex-libris dessiné par Gavarni et gravé à l’eau-forte par Jules de Goncourt, ainsi que la signature autographe d’Edmond à l’encre rouge au-dessus de l’ex-libris. La petite estampe représente une main tenant une pointe, deux doigts posés sur les initiales E. J. ; le British Museum en conserve une épreuve et en attribue bien la gravure à Jules d’après Gavarni.
Parue anonymement en 1770, l’Histoire des deux Indes fut continuellement reprise, augmentée et réorganisée au cours de la décennie suivante. Derrière le nom de Raynal se cache une entreprise collective nourrie par de nombreux informateurs et collaborateurs ; Diderot y intervient dès les premiers états, mais son apport prend une ampleur nouvelle dans la version de 1780, au point que la BnF la définit expressément comme contenant « de nombreuses contributions de Diderot ». Cette dernière refonte marque l’aboutissement d’un texte que les ajouts successifs avaient progressivement radicalisé.
Sous l’apparence d’une vaste histoire des établissements et du commerce européens en Asie, en Afrique et dans les Amériques, l’ouvrage examine les conséquences politiques et humaines de l’expansion européenne. La conquête, le monopole commercial, les violences exercées contre les populations colonisées et surtout l’esclavage y font l’objet d’attaques dont certaines comptent parmi les plus vigoureuses des Lumières françaises. Les recherches consacrées au texte ont notamment permis de distinguer le rôle de Diderot et de Jean Pechméja dans ses passages antiesclavagistes. Cette dénonciation n’efface pas toutes les contradictions d’une œuvre collective encore liée aux débats contemporains sur le commerce et la puissance coloniale ; elle lui donne cependant une force politique qui déborde largement son projet historique initial.
La réaction des autorités en donne la mesure. Un arrêt du Conseil du 19 décembre 1779 avait interdit l’introduction du livre en France ; le 25 mai 1781, le Parlement de Paris alla plus loin et condamna l’édition à être lacérée et brûlée par l’exécuteur de la Haute Justice. Raynal fut décrété de prise de corps et dut se tenir hors de France. La troisième version, qui paraissait désormais sous son nom et plaçait en tête son portrait de « défenseur de l'Humanité, de la Vérité, de la Liberté », exposait ainsi publiquement l’homme que les éditions antérieures avaient laissé dans l’anonymat.
La provenance Goncourt donne enfin à cet exemplaire une cohérence particulière. Collectionneurs autant qu’écrivains, Edmond et Jules firent du XVIIIe siècle français l’un de leurs grands territoires d’étude ; leur travail historique naissait souvent du document possédé, de l’estampe examinée ou du dessin retrouvé. Dans L’Art du XVIIIe siècle, ils consacrèrent précisément l’avant-dernière livraison de leur vivant aux « Vignettistes : Gravelot, Cochin » en 1868, puis la dernière, l’année de la mort de Jules, aux « Vignettistes : Eisen, Moreau » en 1870.
La provenance prend ici un relief particulier : les Goncourt possédaient ainsi un ouvrage illustré par Cochin et Moreau le Jeune, deux artistes auxquels ils consacrèrent eux-mêmes des études dans L’Art du XVIIIe siècle. Leur ex-libris se trouve donc dans un livre qui appartient directement au champ de leurs recherches et de leurs goûts de collectionneurs.