
Paris, Nicolas Simart, 1734, puis Rollin fils, 1737. Six volumes in-12.
Première édition officielle, en grande partie originale, du Recueil des lettres de Madame la marquise de Sévigné à Madame la comtesse de Grignan, sa fille, établie par Denis-Marius Perrin sous le contrôle de Pauline de Simiane, petite-fille de l'épistolière. Les quatre premiers volumes parurent chez Nicolas Simart en 1734 ; les deux derniers, qui complètent la collection, chez Rollin fils en 1737. L'ensemble réunit 614 lettres, toutes adressées à Madame de Grignan.
Deux portraits gravés donnent à cette correspondance son véritable face-à-face : Madame de Sévigné, gravée par Jacques Chéreau, ouvre le premier tome ; Madame de Grignan, gravée par Petit, apparaît en tête du cinquième. Entre les deux se déploie presque tout le livre, comme si l'édition avait matériellement placé la parole de la mère sous le regard de la fille à laquelle elle était destinée.
Reliures uniformes de l'époque en pleine basane brune mouchetée, dos à nerfs richement ornés, notamment de fers animaliers en queue. Pièces de titre et de tomaison de maroquin beige sur les quatre premiers volumes, de maroquin rouge sur les deux derniers.
Petit manque en queue du tome VI. Discrètes restaurations, presque invisibles, en tête des tomes I, IV et VI et en queue des tomes II, III et V ; certains mors également finement restaurés. Huit coins légèrement émoussés, les autres frottés, quelques frottements aux mors.
Bel exemplaire, remarquable par l'uniformité de ses six reliures malgré les trois années séparant les deux temps de la publication.
Avant 1734, les lettres de Madame de Sévigné avaient déjà commencé à échapper à la famille. Une première publication clandestine avait livré en 1725 vingt-huit lettres ou fragments ; l'année suivante, une édition rouennaise en donna 134, bientôt suivie à La Haye d'un recueil porté à 177. Ces textes provenaient de copies, étaient incomplets et souvent fautifs. Pauline de Simiane, fille de Madame de Grignan, entreprit alors de reprendre le contrôle d'une correspondance dont elle possédait les manuscrits adressés à sa mère.
Elle confia ce travail à son ami aixois Denis-Marius Perrin. Celui-ci ne se comporta pas encore comme le ferait un éditeur moderne : il classa les lettres, dont les années n'étaient pas toujours indiquées, en retrancha les passages jugés trop domestiques, indiscrets ou négligés, en découpa certaines et en remania d'autres. Selon les travaux de Roger Duchêne, plus d'un tiers du texte original disparut ainsi de cette première édition officielle. Celle-ci demeure néanmoins sensiblement plus proche des manuscrits que l'édition encore davantage remaniée que Perrin donnera en 1754.
Le paradoxe est considérable. C'est grâce à Pauline de Simiane que la correspondance de sa grand-mère fut pour la première fois publiée dans une ampleur et avec une autorité véritables ; c'est aussi sous son contrôle qu'elle fut expurgée de tout ce qui risquait de heurter la dévotion, les convenances ou la mémoire familiale.
La plupart des autographes utilisés pour cette entreprise ont ensuite disparu, probablement détruits dans le prolongement de ce travail éditorial, privant les générations suivantes de la possibilité de revenir entièrement au texte premier.
Cette histoire éditoriale est elle-même une histoire de femmes et de transmission. Madame de Sévigné n'avait jamais destiné ces lettres à l'impression. Elle écrivait à Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, séparée d'elle par l'installation de celle-ci en Provence. Après la mort de la mère puis de la fille, c'est Pauline, troisième génération de cette lignée, qui transforma l'échange privé en œuvre publiée.
Les deux portraits prennent dès lors une signification qui dépasse l'ornement. Celui de Madame de Sévigné inaugure les quatre volumes de 1734 ; lorsque la collection reprend en 1737, c'est le visage de Madame de Grignan qui accueille le lecteur au seuil du cinquième tome. L'illustration restitue ainsi symboliquement la destinataire dont les réponses ne nous sont presque pas parvenues : la fille demeure silencieuse dans le texte, mais son portrait répond à celui de sa mère.
Les 614 lettres suivent ainsi une seule direction. Elles font entendre, pendant près d'un quart de siècle, la voix d'une mère qui raconte à sa fille la cour et Paris, les mariages, les procès, les morts, les nouvelles politiques et littéraires, mais aussi les infimes mouvements de la vie quotidienne, de l'absence et de l'affection. De cette destination constamment privée devait naître l'un des monuments de la prose française du XVIIe siècle.
Il fallut attendre 1754, après la mort de Pauline de Simiane, pour que Perrin donne une nouvelle édition en huit volumes, portée à 772 lettres et ouverte à d'autres correspondants. Le recueil de 1734-1737 conserve ainsi une cohérence particulière : il est tout entier construit autour du lien entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan.
Bel exemplaire en reliure uniforme de l'époque de la première édition autorisée des Lettres. Entre le portrait de Madame de Sévigné au premier volume et celui de Madame de Grignan au cinquième, ces 614 lettres fixent pour la première fois dans le livre le dialogue d'une mère et d'une fille, transmis au public par la génération suivante.