
Édition originale de cet important ouvrage sur le commerce colonial marseillais, publiée à Avignon sans nom d'éditeur en 1764, sous la formule anonyme « par un Citadin ». Le texte est attribué de longue date à Chambon, que la Bibliothèque nationale donne comme receveur des Fermes, tandis que Barbier le qualifie de receveur général des finances.
Deux volumes in-4. Tome I : titre gravé, 4 ff. n. ch. de titre, avertissement et table des chapitres, 615 pp., le verso de la dernière portant l'errata, 7 cartes et 7 planches hors texte. Tome II : titre gravé, 4 ff. n. ch. de titre, avertissement et table des chapitres, 618 pp., 1 f. n. ch. d'errata, 3 cartes et 5 planches hors texte.
L'illustration, entièrement gravée sur cuivre, comprend deux titres-frontispices allégoriques signés « Arrivet inv. et Sculpsit », dix cartes, dont neuf dépliantes, et douze planches. Les cartes représentent l'Amérique méridionale et septentrionale, cette dernière répétée au second tome, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, Cayenne et ses environs, la Louisiane et les côtes de Guinée. Les planches accompagnent les développements consacrés aux productions coloniales et à leur exploitation : canne à sucre, coton, tabac, cacao, moulin à sucre, indigoterie, mais aussi instruments et procédés techniques, pêche aux tortues et scènes de commerce, parmi lesquelles un marché d'esclaves.
Reliures modernes pastichant l'époque en demi-basane fauve marbrée, dos à cinq nerfs sertis de guirlandes dorées et ornés de doubles caissons dorés, plats de cartonnage marron, tranches rouges. Petites taches d'encre noire sur les tranches du premier volume. Agréable exemplaire.
Le très long titre de l'ouvrage en indique le point de départ : expliquer les lettres patentes de février 1719 qui réglementaient le commerce de Marseille avec les îles françaises d'Amérique, celles de janvier 1716 relatives à la liberté du commerce sur la côte de Guinée, puis les règlements qui en avaient découlé. L'ambition dépasse pourtant très vite celle d'un simple commentaire juridique. Chambon décrit les produits, les cargaisons, les itinéraires, les techniques de culture et de transformation ainsi que les conditions concrètes dans lesquelles les négociants marseillais pouvaient intervenir dans le commerce atlantique. Les historiens du commerce de Marseille continuent d'ailleurs à utiliser son livre comme source sur les marchandises expédiées du port vers les colonies.
Les cartes et les planches participent pleinement de cette vocation pratique. La géographie des colonies est mise en regard de leurs ressources : coton, cacao, café, canne à sucre, tabac, indigo, roucou, gingembre et autres productions sont envisagés non comme des curiosités naturelles mais comme les éléments d'une économie organisée autour de leur culture, de leur transformation et de leur transport. Les gravures de moulin à sucre ou d'indigoterie donnent ainsi une traduction visuelle aux descriptions techniques du texte. Sabin signale précisément l'intérêt du volume pour l'histoire coloniale et relève ses développements consacrés au coton et au sucre.
Le livre prend une autre dimension dans son second tome, consacré pour une large part aux côtes africaines, à l'esclavage et à la traite. La même précision qui servait à décrire les productions américaines s'applique désormais au commerce des êtres humains : marchandises destinées aux échanges sur la côte, conditions d'achat des captifs, organisation du navire, ventilation, lavage, nourriture, provisions et mesures destinées à maintenir les esclaves en vie pendant la traversée. La table même du volume enchaîne les « Règlemens pour les Esclaves », la « police qu'il faut faire observer sur un Navire chargé d'Esclaves », les systèmes de renouvellement de l'air et les provisions nécessaires à un navire négrier.
Cette minutie pratique accompagne un discours sans équivoque en faveur de la traite. Chambon ne remet nullement en cause le principe de l'esclavage colonial ; il cherche au contraire à en expliquer et à en améliorer le fonctionnement. Le chapitre consacré aux « Mœurs des Nègres » accumule par ailleurs les jugements négatifs et les stéréotypes à l'égard des populations africaines, montrant combien l'analyse commerciale s'accompagne d'un système de représentations destiné à rendre l'ordre esclavagiste intelligible et acceptable aux yeux de son auteur.
Mais Chambon n'en adopte pas pour autant toutes les justifications raciales ou religieuses alors disponibles. Lorsqu'il examine l'origine de la couleur noire, il rejette aussi bien l'hypothèse d'une marque infligée à Caïn que celle de la malédiction de Cham, jugeant ces explications invraisemblables, et se tourne davantage vers des causes physiques liées notamment au climat. Cette position, relevée par le projet ReLRace de l'université du Mans, complique singulièrement son discours : l'auteur peut récuser certaines généalogies bibliques de la différence humaine tout en restant un défenseur résolu du commerce esclavagiste.
Cette tension devient explicite à partir de la page 437 du second tome, avec un long chapitre intitulé « Les Hommes de M. de Voltaire, ou l'Oracle des nouveaux Philosophes contre l'ancienne croyance de la création de l'homme ». Après des pages consacrées aux provisions d'un navire négrier, Chambon quitte brusquement le registre du manuel commercial pour aborder celui de l'anthropologie et de la théologie. Il expose les « différentes espèces d'hommes » admises par Voltaire, reproduit des extraits de ses écrits, puis entreprend de les réfuter afin de défendre l'origine commune de l'humanité. Le chapitre se poursuit jusqu'à la page 486 ; dès la suivante commence un nouveau développement sur l'exportation des grains.
Ce voisinage n'est pas anecdotique. Chez Chambon, la question de l'unité de l'espèce humaine surgit au cœur même d'un livre qui décrit méthodiquement l'achat et le transport d'esclaves africains. Défendre une création humaine commune ne conduit nullement l'auteur à contester la traite ; inversement, son adhésion au système esclavagiste ne l'empêche pas de combattre l'idée d'espèces humaines distinctes. L'ouvrage donne ainsi à voir l'une des configurations intellectuelles caractéristiques du milieu du XVIIIe siècle, où théologie, observations physiques, préjugés sur les populations africaines et nécessités supposées du commerce colonial pouvaient s'articuler sans paraître contradictoires à ceux qui les formulaient.
L'importance et l'utilité durable du livre se lisent enfin dans ses transformations successives. Il fut repris en 1777 sous le titre Le guide de commerce de l'Amérique, principalement par le port de Marseille, puis de nouveau remanié et publié à Amsterdam en 1783 comme Traité général du commerce de l'Amérique. Le changement même de titre accompagne l'élargissement progressif d'un ouvrage parti de la réglementation particulière du port de Marseille pour devenir un traité général du commerce colonial.
Agréable exemplaire, complet de ses deux frontispices, dix cartes et douze planches, de la première édition de ce vaste manuel du commerce colonial marseillais, où réglementation, cartographie, économie des plantations et pratique de la traite aboutissent à la singulière controverse de Chambon avec Voltaire sur l'unité de l'espèce humaine.