
Lettre autographe du Marquis de Sade adressée à sa femme. Deux pages sur un feuillet remplié, rédigées d'une écriture fine et serrée.
Plusieurs soulignements.
Adresse de Madame de Sade à Paris sur la quatrième page.
Cette lettre a été publiée dans la correspondance du Marquis de Sade.
Provenance : archives de la famille.
Pauvert attribue à cette lettre la date fautive de mars 1781 alors que Sade était encore emprisonné à Vincennes et privé de visites pour cause de mauvais comportement. En réalité rédigée à La Bastille au printemps 1784, elle trahit la même fébrilité inquiète du Marquis, espérant une visite de sa confidente : « Il me paraît, quoi que vous en disiez que votre empressement à me venir voir n'est pas très grand. Voilà huit jours que tout est libre et que les chemins sont superbes et pourtant vous ne vous pressez guères. Vous avez la permission qui peut donc vous arrêter à présent ? ».
Ces reproches ne sont pas nécessairement fondés et procèdent d'un jeu de chantage affectif dont les règles, établies dès Vincennes, reposent sur une oscillation entre souffrance et plaisir, tour à tour subis et désirés : « Si je dois être ici longtemps, sans doute, demandez à me voir, quelque gêne qu'il y ait ; ce ne peut être qu'une grande consolation pour moi. Si je ne dois pas y être longtemps, ne le demandez pas, parce que le plaisir que j'aurais de vous voir ici ne pourrait être mêlé que d'une infinité de chagrin pour moi. L'entendez-vous à présent ? Et me repoignarderez-vous encore de ce sens-là ? » (Lettre à Renée-Pélagie, février 1779).
Cette mécanique de balancier semble préfigurer les rituels pervers des futurs personnages du Marquis. Se dessine alors, en filigrane, ce qui constituera les rouages romanesques de l'écriture sadienne, notamment par l'utilisation de « signaux », régulièrement invoqués par Sade et dont le sens épouse ses humeurs lunatiques.
Ainsi dans cette lettre, la mention récurrente de cet énigmatique « signal », correspond-elle dans un premier temps à la date espérée de sa levée d'écrou, et sert donc à ajourner la visite de sa femme : « Est-ce que nous ne sommes pas encore au jour du signal. Alors, il faut donc attendre le jour du signal. »
Quelques lignes plus loin, pourtant, ce même « signal » semble recouvrir une tout autre acception bien plus opaque :
« Obtiens de me voir seule comme tu m'as permis de le demander, et tu verras que je te ferais un signal infiniment plus spirituel que tout ceux du conciliabule de la présidente. »
Composante essentielle de la pensée carcérale du Marquis, ce langage codé comme les interprétations fantasmées des lettres de ses correspondants, alimentent les hypothèses des chercheurs, philosophes, mathématiciens... et poètes biographes. Ainsi Gilbert Lely estime que, loin d'être le symptôme d'une psychose, le recours aux signaux est une « réaction de défense de son psychisme, une lutte inconsciente contre le désespoir où sa raison aurait pu sombrer, sans le secours d'un tel dérivatif ». Absentes de la correspondance durant ses onze années de liberté, ces strates sémantiques sibyllines, « véritable défi à la perspicacité sémiologique » (Lever p.637), réapparaitront dans son journal de Charenton.
Mais cette irrépressible folie oraculaire, qui affleure dans la première partie de la lettre, Sade va la dompter grâce à l'écriture théâtrale et romanesque, à la fois camisole thérapeutique et évasion cathartique.
On assiste ainsi dans la suite de la lettre à l'importance croissante de son désir d'écrire :
« Envoie-moi je t'en prie les cahiers blancs demandés un de 600 pages et un de 100, tous deux brochés comme ceux de mes comédies et tout margés, voici le temps où je ne puis absolument m'en passer et surtout n'oublie pas la gentillesse d'apporter bien des commissions mal faites et ridicules, dont tu me diras par un mot à la visite et qui me seront retirées dès que tu auras le dos tourné oui je t'en prie n'oublie pas cela, car ça est incroyablement lumineux. Voilà une pièce d'estomac que je t'envoie. ».
Mais Madame de Sade ne sert pas seulement d'intermédiaire pour les nombreuses commandes de son élégiaque époux ; c'est également elle qui est chargée de reporter des corrections oubliées par l'abbé Amblet, précepteur du jeune Donatien dès ses années parisiennes à Louis-le-Grand et fidèle relecteur des textes de son ancien élève. C'est la référence explicite à sa pièce Tancrède, qui permet de dater précisément notre lettre au printemps 1784, puisque l'on connait un échange entre Sade et Amblet à propos de cette œuvre, daté d'avril 1784. Cette même année est confirmée par Gilbert Lely : « Tancrède « scène lyrique en un acte et en hexamètres mêlés de musique (...) » a dû être composé peu de semaines avant le mois de février 1784 : en effet, dans une lettre de la même époque, le marquis indique à Mme de Sade qu'il attend d'elle un jugement sur sa pièce. » (Lely, Vie du Marquis de Sade, p. 405).
Outre son jugement, Sade demande à sa femme de bien vouloir apporter directement certaines modifications à son texte :
« Si tu fais copier cette drogue que je t'ai envoyé il y a un mois ; voici trois fautes essentielles à corriger indépendamment de celles qu'Amblet avait pu trouver. »
Dans le programme en prose qui précède les premiers vers à sept ou huit lignes du commencement il faut mettre après les mots occupe toute la droite "le jourdain coule au delà de la vallée dans toute l'étendue du fond et vient serpenter par derrière les murs de la ville. De ce côté ci de la vallée etc." Ce passage n'a pas été ajouté dans la version finale
Voilà comment il faut rétablir cette phrase ce qui suppose quelqu'effacement que tu ferais je t'en prie. Vers le milieu de ce morceau de prose après le mot et ses premiers rayons font apercevoir il faut mettre "la méditerranée dans le lointain de gauche que l'on avait point encore vu" et effacer tout ce qui ne forme pas la phrase ainsi. Faute corrigée et « premier rayon » au singulier dans le texte imprimé.
Dans les vers.
Au couplet de Tancrède où il y a 3 mots (?) il faut mettre ces nœuds quand ils sont purs au lieu de ces feux. Faute corrigée.
Quand il donne à ses ecuyers ses ordres pour le mausolée, il faut qu'il dise sous les tristes contours au lieu de sous les heureux contours
La faute semble avoir été corrigée puis modifiée de nouveau. Une note de bas de page indique « Rayé : tristes ».
Toutes ces fautes sont conséquentes quoique minutieuses. »
Primordiale pour la compréhension du travail sadien, notre lettre met en lumière le rôle important de critique et correctrice littéraire de Renée-Pélagie. C'est en outre un document primordial concernant l'élaboration de Tancrède, pièce d'une grande importance pour le Marquis qui, enthousiasmé par la lecture de la Jérusalem délivrée du Tasse, décide de se lancer dans la rédaction de son unique mélodrame.
Maurice Lever souligne d'ailleurs qu'au cours de ses premières années de détention « Sade consacre une grande partie de son temps au théâtre, passion absolue, exigeante, qui ne l'abandonnera jamais. Le 24 décembre 1780, il trace l'esquisse de sa comédie de L'Inconstant [...]. Il l'adresse ensuite à sa femme, qui demeurera jusqu'à la fin sa meilleure conseillère littéraire avec l'abbé Amblet. ».