
Vincennes, 21 mai 1779. Une feuille de 15,5 x 13,5 cm, 20 lignes autographes.
Lettre autographe du marquis de Sade adressée à son épouse Renée-Pélagie de Montreuil, écrite depuis le donjon de Vincennes et datée « Ce vingt et un Mai 1779 ». La marge supérieure est irrégulièrement découpée et la feuille porte au verso les traces de deux plis. Écriture serrée à l'encre brune. La lettre, dépourvue de formule d'adresse initiale, s'achève par un simple paraphe.
Cette lettre du 21 mai 1779 à Madame de Sade est citée dans les travaux consacrés à la correspondance carcérale de Sade, avec sa formule caractéristique de « vache à lait de la Police ». Elle a notamment été publiée dans les Lettres et mélanges littéraires écrits à Vincennes et à la Bastille.
En tête de la feuille, encadrée de deux signes en croix, Sade inscrit une étrange légende : « c'est le chant du cigne ». Le même signe réapparaît dans le corps de la lettre pour désigner le passage auquel cette formule doit renvoyer. Par ce jeu de renvoi, Sade donne lui-même un titre à l'un des moments les plus sombres de sa plainte, transformant la lettre en mise en scène de sa propre détresse.
Depuis sa cellule, il décrit en effet une santé qu'il dit profondément altérée et affirme son incapacité à s'accoutumer au régime de Vincennes. Il ne demande plus tant sa libération qu'un autre enfermement, dans un « fort plus humain » où lui seraient accordées des sorties quotidiennes. Il propose Saumur ou Doullens. Le premier nom ne lui est pas étranger : après l'affaire Rose Keller, Sade avait déjà été détenu au château de Saumur en avril 1768, alors utilisé pour les prisonniers enfermés par lettre de cachet.
La plainte glisse bientôt vers l'accusation. Persuadé que sa captivité profite à ceux qui la prolongent, Sade se représente comme la malheureuse « vache à lait de la police ». L'image n'est pas isolée dans sa correspondance : elle appartient à cette critique obsessionnelle de l'univers carcéral dans laquelle geôliers, policiers et magistrats deviennent sous sa plume les véritables bénéficiaires du malheur du détenu.
Le mouvement de la lettre conduit enfin de la plainte adressée à l'épouse au réquisitoire contre sa mère, la présidente de Montreuil. Sade tient celle-ci pour l'instigatrice et surtout pour la garante de la lettre de cachet qui le maintient en prison. Sa correspondance de Vincennes fait d'elle la figure centrale de sa persécution, tour à tour qualifiée de « vipère », de « détestable bête » ou d'« âme de boue ».
Ici, l'attaque atteint une violence particulière :
« Ô vous que j'appelais autrefois ma mère [...] qui m'eût dit que ce serait un jour avec mon sang et avec l'honneur de vos petits enfants que vous achèteriez le vil crédit du tribunal de la police. »
La lettre appartient à la seconde captivité de Vincennes. Transféré à Aix en juin 1778 afin d'obtenir la révision du procès de Marseille, Sade avait vu casser la condamnation capitale prononcée contre lui en 1772. La lettre de cachet demeurant cependant en vigueur, il devait être reconduit à Vincennes. Il échappa à son escorte près de Valence en juillet, gagna La Coste, y fut repris le 26 août et retrouva sa cellule au début de septembre. Il ne quittera plus Vincennes avant son transfert à la Bastille en 1784.
Au printemps 1779, l'enfermement commence ainsi à produire cette correspondance extraordinaire dans laquelle Sade transforme continuellement son corps, sa cellule et ses persécuteurs en figures littéraires.
L'animalisation y est omniprésente : lui-même devient la « vache à lait » que l'on exploite, tandis que Madame de Montreuil prend ailleurs les traits de la vipère ou de la bête enragée. La souffrance réelle du prisonnier et la dramatisation qu'il en donne deviennent indissociables. L'incertitude sur la durée de sa détention, le manque d'exercice et les conditions matérielles de Vincennes nourrirent alors son désespoir autant que son activité d'écriture.
La petite inscription placée en tête de la feuille condense cette théâtralisation. En baptisant lui-même sa plainte « c'est le chant du cigne », Sade ne se contente plus de raconter son malheur : il en compose déjà la scène, le titre et presque l'épitaphe.
Saisissante lettre de Vincennes du 21 mai 1779, adressée à Madame de Sade, où la plainte physique du prisonnier se transforme progressivement en accusation contre la police et en imprécation contre la présidente de Montreuil. Entre la « vache à lait de la police » et ce « chant du cigne » inscrit de sa main au sommet de la page, Sade fait déjà de sa captivité une matière littéraire.