
Lettre autographe signée "ta merre famme Babeuf" de Marie-Anne Babeuf, adressée à son fils Emile (né Robert, et prénommé Emile par son père en hommage à Rousseau). 3 pages sur un bifeuillet.
Rarissime et inédite lettre écrite de prison par une révolutionnaire à la biographie encore très lacunaire : la femme du célèbre chef la conjuration des Egaux Gracchus Babeuf.
Cet appel désespéré de Marie-Anne Victoire Langlet, modeste femme de chambre devenue activiste date justement d’une période de sa vie dont on ne sait quasiment rien – car les biographes de Babeuf s’arrêtent avec la mort de celui-ci. Aussi faute de sources, peu se sont intéressés au sort de cette quasi inconnue dont on n’a retenu que la qualité de 'femme de' puis de veuve. Cette lettre désenchantée à son fils est l’une des seules que l’on connaît après l’exécution de son mari.
Fille d’un humble marchand de clinquaille d’Amiens, Marie-Anne épousa en 1782 le célèbre précurseur du communisme et "partagea tous les tourments de son mari dont elle fut parfois la plus proche collaboratrice" (Jean Risacher). Elle a joué un rôle dans ses activités révolutionnaires babouvistes en participant activement à la distribution et aux abonnements de son journal Le Tribun du Peuple aux côtés de son fils Emile, le destinataire de cette lettre : "Ils sont occupés jour et nuit chez Guffroy, mon imprimeur, au ployage, à la distribution, à l'expédition du journal. La maison est abandonnée. Deux autres jeunes enfants, dont l'un n'a que trois ans, restent tout le jour enfermés seuls durant un mois" écrivit Babeuf dans le Tribun. Dans un contexte de disette, de hausse des prix et de répression accrue contre les sans-culottes, Marie-Anne dénonçait sans relâche l’abandon des idéaux de 1793, en particulier l’égalité réelle et le droit à l’existence qui lui valut son premier séjour en prison pour complicité. Le gouvernement thermidorien ordonne son incarcération à la Petite Force, dans la prison des criminelles et filles de mauvaise vie, où elle est privée de nourriture et interrogée pendant deux jours. Elle partageait les convictions de son mari, dont l’ultime acte politique, la Conjuration des Egaux, concernait aussi l’égalité des genres : "Laissez vos femmes prendre part à l'intérêt de la patrie; elles peuvent plus que l'on ne pense pour sa prospérité" avait clamé Babeuf dans un plaidoyer pour les droits politiques des femmes (Opinion d'un citoyen..., 12 brumaire an III [2 novembre 1794]). L'engagement de cette femme se fera au prix d’immenses sacrifices : un enfant mort de faim, et de multiples emprisonnements de son mari pendant lesquels elle maintient des contacts clandestins avec les alliés babouvistes en se faisant passer pour une innocente mère de famille - famille qu'elle doit bien souvent nourrir seule.
En 1796, le Directoire exécute Babeuf et démantèle sa conjuration des Egaux ; en 1801, Bonaparte tente désormais d’éliminer le reste des émules babouvistes. L’affaire de la "machine infernale", tentative royaliste d’assassinat contre sa personne, lui donna un prétexte pour incriminer la gauche républicaine et néojacobine, qui n'avait pourtant pris aucune part à l'explosion de la rue Saint-Nicaise. Marie-Anne, devenue "marchande à toilette", colporteuse de vêtements et de babioles à Paris, fait toujours partie du mouvement et se voit interpellée ainsi que des dizaines d'autres compagnons de Babeuf. Cette lettre date de cette seconde détention, cette fois à la prison des Madelonettes, comme indiqué dans l'en-tête autographe. Son séjour est nettement plus long que le premier : "tu ne s[a]is donc pas que voilàs carante troi journe que je suis isis [sic] sans ete intorges [sans être interrogée]" écrit-elle d'une orthographe approximative, implorant son fils Emile, alors âgé de seize ans, de lui venir en aide.
La faculté à lire et écrire de Marie-Anne Victoire est au cœur du débat d’historiens : plusieurs ont soutenu avec véhémence son illettrisme. Babeuf a laissé croire à son ignorance afin de la protéger de la police. Pourtant cette lettre, et les rares autres qu’on lui connaît, attestent du contraire. Trahissant ses origines modestes, elles sont "mal écrites, pleines de fautes, avec une orthographe simpliste" (Legrand, Babeuf et ses compagnons de route). La présente lettre ne dément pas ce style phonétique caractéristique de l'éducation lacunaire des femmes du peuple. Le couple a laissé quelques bribes d’une intime correspondance – on y trouve les événements de la révolution contés par Babeuf, qui se repose beaucoup sur elle pour communiquer avec son réseau, mais également les immenses peines de la perte de leurs enfants et la constante misère du ménage. On connaît davantage de lettres de Babeuf à sa femme que les réponses de celle-ci. Après l'exécution de son mari, selon Robert Legrand, seulement quatre lettres de la main de Marie-Anne sont connues jusqu’à son propre décès, dont la date est d’ailleurs incertaine (probablement après 1840). Cette lettre s’ajoute donc à un corpus extrêmement restreint de manuscrits, qui demeurent les seuls témoins directs de la vie de cette militante égalitaire.
Le responsable de cet emprisonnement est nul autre que Joseph Fouché – ironie suprême, puisqu’il avait compté un temps parmi les compagnons de Babeuf. Mais le "mitrailleur de Lyon" avait tenté de corrompre le vertueux défenseur des égalités : très vite Babeuf avait dénoncé ses machinations. Après la Révolution afin de prouver sa nouvelle loyauté à Bonaparte, c'est Fouché lui-même qui établit la liste de babouvistes à emprisonner, dont Marie-Anne fait partie. Répétant en détresse ne pas comprendre les raisons de son incarcération, elle charge pourtant son fils de solliciter l'aide de celui-là même qui l'a emprisonnée : "Va voir le ministre Fouché à qui tu demanderas à qui il faut que tu t'adresses pour le savoir pourquoi m'a-t-on fourrée ici sans savoir pourquoi. Je veux que tu m'écrives la vérité car toute lettre que tu m'as écrite jusqu'à présent était tout insignifiante [...] tu veux donc que je pourrisse ici sans savoir pourquoi [...]" (transcription littérale : "vas voir le ministre Fouche a qittu demanderas a qui il faus que tu adresse pour le savoir pourqoi matont fourres isis sans savoir pouqoi je veus que tu mais ecrivens las veritas car tout lettre que tu mas ecrie juesca presans aute tout iensinifiant [...] tu veus donc que jens pouris isis sans savoir")
Son jeune fils Caïus, né quelques mois avant l'exécution de Babeuf, partage sa cellule. On ne peut qu'imaginer les conditions déplorables de cette mère et son fils après plus d'un mois d'enfermement sans même en connaître le motif. Les biographes de son mari qui mentionnent ses déboires n'indiquent pas la date de sa sortie de prison - seule cette lettre nous permet de connaître davantage cet épisode de répression politique dont elle fut victime. Mais la traque ne s’arrêtera pas là : en juin 1808, on vient perquisitionner son domicile au 345 rue Saint-Honoré lors de la première conspiration du général Malet. La police emporta ses papiers ainsi que ceux d’Émile. Après cet ultime épisode, plus rien n'est connu de sa vie, qui ne lui épargne pourtant pas la mort de deux de ses fils, l'un lors de la prise de Paris en 1814 et l'autre d'un suicide par défenestration en 1815.
Rarissime cri du cœur d'une figure silencieuse de la Révolution, adressé à un fils qui reniera plus tard les origines de sa mère, et tentera de réécrire la légende dorée de sa famille : "Il est faux que ma mère fut femme de chambre" écrira Emile, rebaptisé par son père du nom du fameux traité de Rousseau sur l’éducation.