
Réunion de douze volumes, comprenant la collection complète des huit Petits classiques françois publiée à l’initiative de Charles Nodier et Nicolas Delangle, augmentée de quatre ouvrages contemporains appartenant au même milieu éditorial et littéraire. La collection primitive fut dédiée à la duchesse de Berry et imprimée avec les caractères de Jules Didot aîné. Le présent exemplaire porte le n° 17 et appartient au tirage de luxe des 25 exemplaires sur papier de Hollande, après 6 exemplaires sur Chine et avant les 500 exemplaires sur papier extra-fin.
Élégantes reliures à la Bradel en demi-maroquin de Russie fauve à coins, dos lisses ornés d’un large cartouche doré composé de fers romantiques, dates dorées en queue, plats de papier caillouté encadrés de filets dorés, gardes et contreplats de papier peigné. Couvertures et dos conservés, à l’exception des Poésies diverses de Charles Nodier, reliées sans couvertures ni dos d’origine, et des Poésies de Mme Evelines Désormery, dont les couvertures seules ont été conservées. Ensemble uniformément relié et signé Carayon, vraisemblablement exécuté dans le dernier quart du XIXe siècle par Émile Carayon, dans un pastiche particulièrement soigné du goût romantique des années 1820.
La collection primitive comprend huit volumes : Voyage de Chapelle et Bachaumont ; La Guirlande de Julie de Montausier ; Diverses petites poésies du chevalier d’Aceilly ; Conjuration du comte de Fiesque du cardinal de Retz ; Œuvres choisies de Sénecé ; Œuvres choisies de Sarrazin ; Madrigaux de La Sablière ; Relation des campagnes de Rocroi et de Fribourg par Henri de Bessé.
Nodier en préfaça chacun des volumes. Avec Delangle, il ne se contentait pas de remettre en circulation quelques curiosités du Grand Siècle : il construisait une petite bibliothèque choisie, accordée au goût nouveau pour les textes rares, les écrivains oubliés et les formes anciennes de la littérature française. La typographie participait pleinement de cette entreprise bibliophilique. Sous les caractères de Jules Didot, l’ornement retrouve une place que la rigueur néoclassique de la génération précédente avait souvent réduite, avec lettres ornées, bandeaux et culs-de-lampe renouant volontairement avec l’élégance des éditions anciennes.
La dédicace de la collection à la duchesse de Berry inscrivait cette entreprise dans la bibliophilie aristocratique de la Restauration. Mais le présent exemplaire possède une autre dédicace, infiniment plus personnelle, qui lui donne son caractère propre.
Sur le faux-titre de l’édition originale des Poésies diverses de Nodier, l’auteur a écrit :
« Si ce petit livre valoit la peine d'être offert, je l'aurois offert à mon bon ami Alphonse de Cailleux. Charles Nodier »
La formule, d’une modestie presque affectée, est surtout celle de l’amitié. Alphonse de Cailleux appartenait au cercle le plus proche de l’activité artistique et patrimoniale de Nodier pendant ces années. Administrateur des Musées royaux, dessinateur et amateur d’art, il collabora avec Charles Nodier et le baron Taylor aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, vaste entreprise commencée en 1820 qui devait jouer un rôle essentiel dans la redécouverte monumentale du passé français.
Les liens entre les deux hommes dépassaient donc la simple sociabilité littéraire. Ils travaillèrent ensemble à cette entreprise où écrivains, artistes et administrateurs du patrimoine associaient texte, image et connaissance des monuments. En mai 1825, l’année même où commence à paraître la Collection des petits classiques françois, Cailleux prit avec Nodier, Victor Hugo et le peintre Jean Alaux la route de Reims pour assister au sacre de Charles X. Hugo gardera lui-même le souvenir de ces compagnons de voyage et mentionnera Cailleux dans sa correspondance écrite en chemin.
L’envoi replace ainsi les Poésies diverses au centre d’un réseau particulièrement dense. Le Nodier qui offre modestement son livre à son « bon ami » est à la fois le bibliothécaire de l’Arsenal, l’un des animateurs du premier cénacle romantique, le collaborateur des Voyages pittoresques et l’éditeur passionné qui, avec Delangle, redonne une existence matérielle aux écrivains oubliés des siècles précédents. Cailleux appartient au versant muséal et patrimonial du même mouvement.
Les quatre volumes joints à la collection primitive prolongent cette cohérence sans devoir être confondus avec les huit Petits classiques. Aux Fables de Fénelon, publiées par Rapilly en 1826, s’ajoutent les Poésies diverses de Nodier chez Delangle et Ladvocat en 1827, les Poésies de Mme Evelines Désormery chez Delangle en 1828, puis les Esquisses poétiques d’Édouard Turquety chez le même éditeur en 1829.
Ce dernier volume prolonge particulièrement bien l’histoire de l’ensemble. Turquety, encore très jeune lorsqu’il arrive à Paris, fut accueilli et encouragé par Nodier, qui le mit en relation avec Delangle. Les Esquisses poétiques constituent son premier livre. Le même homme qui, quelques années auparavant, avait ressuscité des écrivains oubliés du XVIIe siècle devient ainsi l’intermédiaire permettant à un jeune poète contemporain d’accéder à l’imprimé.
Delangle forme l’autre lien constant de cette bibliothèque. Éditeur de la collection primitive, des poésies de Désormery et de Turquety, associé à Ladvocat pour celles de Nodier, il appartient à cette génération d’éditeurs qui accompagne matériellement le premier romantisme. La réunion des douze volumes, quoique postérieure à leur publication, restitue donc avec une remarquable cohérence un petit réseau de textes, d’éditeurs et d’amitiés constitué autour de Nodier dans les années 1820.
Un demi-siècle plus tard, Émile Carayon donna à cet ensemble son unité matérielle. En habillant les douze volumes de reliures pastiches directement inspirées du vocabulaire décoratif de la Restauration, tout en conservant presque partout les couvertures originales, le relieur ne cherche pas à effacer l’époque de leur naissance, mais à la recréer. Le premier romantisme, qui avait lui-même cultivé les vestiges et les formes du passé, était alors devenu à son tour un âge historique digne d’être collectionné.
Précieux ensemble réunissant l’un des 25 exemplaires sur Hollande de la collection complète des Petits classiques françois et quatre volumes contemporains liés au cercle de Nodier, dont son exemplaire des Poésies diverses enrichi de cet envoi à « mon bon ami Alphonse de Cailleux » : témoignage direct de l’amitié entre deux collaborateurs des Voyages pittoresques au moment même où lettres, beaux-arts et patrimoine concouraient à l’invention du premier romantisme français.