
Edition originale supposément imprimée à 500 exemplaires numérotés. "Le papier nécessaire à la fabrication de cet ouvrage fut offert par Gallimard, mais on ne put tirer que 258 exemplaires et non 500 comme l'annonce l'achevé d'imprimer" (d'après une note de Paul Eluard).
Un légère trace de pliure sur la couverture, légère insolation marginale affectant essentiellement le deuxième plat.
Ouvrage illustré de 11 photographies de Nusch Eluard par Man Ray et Dora Maar.
Le Temps déborde est un recueil de 11 poèmes, publié en 1947 soit quelques mois après le décès brutal et inattendu de Nusch, la compagne de Paul Eluard. Poignante ode à leurs dix-sept années de vie commune, l'ouvrage est illustré de saisissants portraits de Nusch dans un état de beauté pure.
Cet exceptionnel exemplaire est signé par Dora Maar sur ou sous chacun de ses cinq clichés. Nous n’avons connaissance que d’un autre exemplaire signé par la photographe, et aucun autographé par Man Ray.
En 1965, Aragon, lors d'un hommage à son ami, reviendra sur sa découverte de ce chef-d'oeuvre :
"Il le signait d'un nom inventé Didier Desroches, parce qu'il avait tué Paul Eluard. Je le laissai dire. Ce qu'il m'avait montré de Didier était d'une beauté confondante. Ce petit livre qui devait paraître comme l'œuvre d'un inconnu, c'est peu en dire qu'à mes yeux il surpasse tout ce qu'Eluard a signé de son nom. Je le pensais alors, et je le pense aujourd'hui."
Rare et bel exemplaire.
La confusion a longtemps plané sur l’attribution de chaque photographie du recueil à Man Ray ou Dora Maar. Etrangement, on s’est peu intéressé à la question : comme le remarque Mary Ann Caws, les portraits de la muse des surréalistes par Dora Maar ont "originellement été attribués à Man Ray, puisqu’ils étaient clairement superbes dans leur construction et leur réalisation" ("These photographing women: The scandal of genius", Angels of anarchy : women artists and surrealism, 2009). Une conséquence aussi, de l’invisibilisation du travail de photographe de Dora Maar, qu’elle abandonnera sur les injonctions de Picasso. Les deux séries de Dora Maar et Man Ray sont d’autant plus mêlées par leur style et la fascination des artistes pour Nusch – ils frappent par l'audace des cadrages, et par la subtilité de sa composition entre ombre et lumière rendant compte des recherches formelles de ces deux photographes surréalistes. Au-delà de l’alchimie esthétique, photographes et modèle se fréquentaient tous assidûment : l’ensemble de ces clichés date des années 1935-1938, alors que Dora Maar, aux côtés de Picasso, passe des étés à Mougins avec Paul et Nusch Eluard ainsi que le couple Man Ray-Ady Fidelin, où ils se livrent à des "jeux de rôles, d'identité et de couple"(Alicia Ortiz Dujovne, Dora Maar).
Certaines illustrations du recueil sont bien connues : la "Nusch au miroir" de Man Ray, son diptyque aux yeux fermés et ouverts, ou encore le célèbre portrait par Dora Maar illustrant le poème "l’Extase" "où le modèle plonge ses doigts dans une chair étrangement moelleuse pour tant de minceur" (ibid.). Dora Maar l'avait employé pour créer le mythique et prémonitoire photomontage Les années nous guettent dans lequel son visage se voile d’une toile d’araignée. Sur d'autres, l'attribution est incertaine - c'est notamment le cas de son portrait aux seins nus drapé d'un rinceau végétal, illustrant "En vertu de l'amour" que cet exemplaire, par l'absence de signature, permet d'attribuer à Man Ray.
Sublime tombeau poétique accompagné des plus beaux portraits de Nusch, figure tutélaire de l’imaginaire visuel partagé entre Man Ray et Éluard et qui inspira à Dora Maar ses plus belles œuvres dans le registre du portrait - oeuvres enfin rendues à leur autrice par cet exemplaire cinq fois signé de sa main.