
Manuscrits autographes signés, deux récits humoristiques et trois poèmes, rédigés au stylo bille bleu et à l'encre violette, sur les deux faces d'une feuille de papier ligné.
Quelques biffures et bavures d'encre ; infimes salissures.
Provenant d'un milieu éminemment populaire et sans éducation artistique, Gaston Chaissac fut rattaché au mouvement de l'art brut. Autodidacte, les connaissances artistiques et littéraires qu'il acquit cependant fit cependant douter Jean Dubuffet du bien-fondé de cette classification, alors qu'il l'y avait lui-même initialement placé. Gaston Chaissac, artiste total, transposait sur sa production littéraire sa vision artistique, légèrement naïve, mais surtout traversée d'un infaillible optimisme. A l'inverse des artistes généralement associés à l'art brut - des marginaux de toutes sortes, souvent atteints de troubles psychiques -, Gaston Chaissac était bien intégré à la vie artistique et littéraire parisienne. Même après son installation en Vendée, il entretenait des liens étroits et pour l'essentiel épistolaires avec plusieurs célébrités : Otto Freundlich, Raymond Queneau, Jean Dubuffet, André Lhote, Jean Paulhan et Gaston Gallimard, avec qui il échangeait régulièrement des lettres agrémentées de dessins, de poèmes et de compositions littéraires.
Le présent feuillet composé de deux courts récits et trois poèmes, est une rare concentration de plusieurs écrits de Gaston Chaissac. Rédigées avec quelques fautes d'orthographe, d'une écriture légèrement enfantine, dansante comme les figures de ses tableaux, ces compositions littéraires respirent la joie de vivre. Légèrement surréalistes, elles font parler des objets inanimés, mettent en scène des personnages candides et rêveurs.
Le récit intitulé César raconte une mésaventure amusante d'un homme tombé dans un puits, "je ne pourrais dire comment, lui même n'en sait rien". "Au bout d'un petit moment qui lui parut huit jours", une fillette qui passait à côté tenta de lui porter secours, "mais elle ne pouvait pas le retirer, seulement comme elle avait de l'idée dans sa tirelire elle jeta dans le puits un petit fût vide qui se trouvait là. En le recevant sur la tête César fût [cic] à moitié assommé mais il put se soutenir avec et être dans une pose moins fatiguante". L'histoire eut une fin heureuse : César fut secouru et "comme il est très solide il ne fût [cic] même pas enrhumé" ; il installa alors "une échelle qui va jusqu'au fond de son puits pour pouvoir en remonter seul si pareille aventure lui n'arrive". Le récit est signé "Gaston chaissac, orfèvre en vieux cuir", formule poétique rappelant le métier que l'artiste tenait de son père.
Séparé d'un trait horizontal de César, un charmant poème de deux lignes signé "Gaston chaissac" conclut la première face du feuillet :
"Un tapis rouge groseille avait la nostalgie
du butin des abeilles à la lueur des bougies."
La deuxième face du feuillet s'ouvre sur un touchant récit intitulé Une bonne nouvelle et signé "Gaston Chaissac", une réflexion douce-amère sur la fin de la Seconde Guerre mondiale, célébrée par chaque être de la terre. Monsieur Trope qui s'était endormi dans son fauteuil après avoir fumé une cigarette, n'entendit pas sonner l'angélus et "continua son ronflement bruyant et agaçant pour les gens ne dormant point". Entra son ami Galucha, qui le réveilla pour lui apprendre la fin de la guerre, que Monsieur Trope accepta avec un enthousiasme quelque peu étouffé, certainement par la fatigue de cette guerre : "« La guerre est finie ? ca [cic] ne m'étonne pas depuis le temps qu'on s'y attendait, ça devrait arriver dit monsieur Trope » et il bourra sa pipe sans économiser, tout ce qui lui restait de tabac y passa". Cependant, même la nature ne put rester indifférente : "La feuille de vigne ayant entendu la conversation ayant eu lieu entre les deux amis apprit la grande nouvelle à un papillon qui se posa sur elle".
Le manuscrit se clôt par deux poèmes signés "g. chaissac" et "gaston chaissac", séparés du récit et l'un de l'autre par des traits. Ici se manifeste la passion de Gaston Chaissac pour des mots rares, qu'il semble avoir découverts en feuilletant le Larousse, son outil de travail de prédilection : "ânnoner", "sbire", "rosser", etc. On y reconnaît également sa recherche de libération de la langue française, affranchie des strictes règles grammaticales et orthographiques.
"Et pour descendre
Jusqu'au lupanar
De Marie-Rose-Pompon
Bâti sur pilotis
Fallait prendre la route
qui dévalait comme un tapis."
Cette expression littéraire et poétique, libérée des conventions, s'inscrit harmonieusement dans la carrière d'un artiste aussi humble que touchant.