
Manuscrit autographe signé de 6 pages du récit Le Phénomène de Georges Courteline, qui sera publié en 1897 par Flammarion dans Un client sérieux.
Nombreuses ratures ; un passage absent des versions imprimées du texte.
Cartonnage vert à la Bradel, auteur et titre dorés en long au dos. Manuscrit sur fragments de feuillets de papier ligné, contrecollés sur six pages. Quelques frottements et salissures au cartonnage, chiffres inscrits au crayon bleu par dessus le texte, traces de colle et légères salissures aux feuillets.
Manuscrit original d'un récit plein d'autodérision, dans lequel Georges Courteline relate ses débuts à bicyclette, à l'époque où cette pratique suscite en France un vif engouement.
Le Phénomène, récit humoristique qui place la bicyclette au centre du sujet, parut pour la première fois le 13 août 1895 dans Le Journal, Quotidien Littéraire, Artistique et Politique dirigé par Fernand Xau. Avec l'esprit moqueur qui lui est propre, Courteline y croque quelques types caractéristiques de la société française, saisis dans une pratique alors en pleine expansion. Le père Croustelier, précepteur barbu des apprentis cyclistes de l'école des "Pistes galantes", que Courteline compare à un muezzin, figure également dans Quand je pédalais, un autre récit au même sujet recueilli dans Un client sérieux de 1897. L'anecdote qui rapporte la ruse d'un jeune cycliste parvenu à impressionner "une demi-douzaine de crétins" venus apprendre l'art de la bicyclette, ainsi que leur professeur, est inspirée de l'expérience personnelle de l'auteur. L'apparition de la "bicyclette de sécurité", proche de notre vélo moderne, ouvrit la pratique à un large public : plus sûre, comme l'indique son nom, elle est bien plus maniable que le grand bi à roue avant démesurée. Dès la fin des années 1880, le cyclisme gagna l'attention de plusieurs écrivains, parmi lesquels Alfred Jarry, Alphonse Allais et surtout Émile Zola qui se dit de lui-même "un enragé de bicyclisme". C'est d'ailleurs Le Journal qui publia en 1898 son roman Paris dans lequel la petite reine joue un rôle d'importance, devenue l'accessoire privilégié de Marie, une jeune femme libre et sportive.
Les nombreuses ratures du manuscrit laissent apparaître le travail de réécriture de Courteline, tandis que certains éléments n'ont pas été retenus dans la version publiée par Le Journal sans que la modification soit signalée ici. Plusieurs changements sont superficiels, des mots étant remplacés par des équivalents : "le candidat bicycliste" devient "le personnage", "l'apprenti cycliste" devient "le néophyte". L'une de ces substitutions semble relever d'une légère censure : "foutez-moi le camp" est remplacé par "fichez-moi le camp" dans les versions imprimées.
Un changement plus important répond sans doute au souci de resserrer le récit, mais prive le lecteur du sentiment personnel de Courteline sur un apprentissage laborieux. Alors que le texte publié s'achève sur l'admiration pour la rouerie du personnage principal et sur une formule plus vague quant à l'avenir sportif de l'auteur, le manuscrit laisse percer un certain manque de confiance de Courteline en ses progrès, qu'il considère toutefois avec humour :
"[J'applaudis, in petto, de toutes mes forces, à son ingéniosité et me promis de prendre modèle sur lui du jour même où mes moyens me mettraient en état de le faire.] Quand sera-ce ? La semaine qui vient, sans doute ; ou celle qui suivra ; ... ou une autre. Le fait est que je progresse lentement, si tant est que je progresse ; ... de quoi je ne suis pas sûr. Bah ! je fais comme les camarades : je me console de mon ignorance en blaguant le savoir des autres."
Le manuscrit est signalé dès 1938, lorsqu'il apparaît dans le tome quarante-cinq de la Revue d'histoire littéraire de la France, dans la chronique consacrée au dépouillement des catalogues d'autographes du XIXe et du XXe siècle.
Témoin du travail d'écriture de Courteline et des exigences de la rédaction du Journal, ce manuscrit s'inscrit dans le phénomène culturel que fut la bicyclette à la fin du XIXe siècle.