
Carte postale autographe, signée "Alain", adressée à Lucien Daniaux à Papeete, Tahiti, rédigée au dos d'un portrait photographique d'une jeune Polynésienne souriante. Timbre de la Papouasie australienne, tampons postaux, cachet de la censure anglaise ("passed by censor").
Envoyée quelques mois avant sa mort, cette carte postale documente le dernier périple du voyageur français, entrepris dans un climat hostile de la Seconde Guerre mondiale.
Lorsqu'éclata la guerre, le skipper français devenu célèbre grâce à ses exploits des années 1920 - la traversée de l'Atlantique et le tour du monde à la voile en solitaire -, résidait en Polynésie, à laquelle il s'était profondément attaché depuis environ six ans. Refusant de "se battre pour une civilisation qu'il n'aime pas", il s'opposa à l'idée d'envoyer des Tahitiens sur les champs de bataille d'Europe et prit le parti perdant du maréchal Pétain. Le 1er septembre 1940, la population de la Polynésie française vota son ralliement à la France libre - Alain Gerbault ne se sentant plus à sa place, quitta l'île et commença une errance à travers tout le Pacifique. Son ultime parcours n'est connu que grâce à trois cartes postales, dont la nôtre, ainsi qu'une longue lettre, toutes adressées à son ami Lucien Daniaux ; toutes sont retranscrites au sein de l'article de Patrick O'Reilly dans le Journal de la Société des océanistes en 1961.
Dans sa lettre envoyée le 21 février 1941 depuis Nukualofa, la capitale du seul royaume indépendant de Polynésie dirigé par la reine Salote, Gerbault partage ses observations sur la menace japonaise sur le Pacifique : "Les Japonais s'infiltrent de plus en plus. Ils prennent ici le copra à des prix dérisoires et, plus à l'Ouest, accaparent tous les marchés". Dans la présente carte postale qu'il écrivit durant son séjour à Port Moresby en Papouasie, Gerbault revient sur sa précédente lettre fortement politique, dans laquelle il partageait sa vision du conflit déchirant alors le monde : "Avez vous reçu ma lettre de Toga [Tonga]. Je vous disais qu'à ce petit jeu seul S [Staline] pouvait gagner. H [Hitler], ce que je n'attendais guère logiquement, tente de supprimer S. Donc tout danger est écarté et maintenant les carottes sont cuites...". Ce passage chiffré témoigne des précautions appliquées à la correspondance en temps de guerre, nécessaires pour passer la censure. Chaque fois, les hypothèses de Gerbault sur le développement de la situation se brisent sur la dure réalité - dans sa carte postale finale, envoyée à Daniaux le 17 septembre 1941 depuis le Timor, il affirme sa fatigue et partage son doute grandissant : "Tout est maintenant imprévisible. Le monde sera-t-il fasciste ou communiste? ".
Après ce message crypté sur Hitler et Staline, il rajoute : "Je pars pour Timor, Dilli, où une lettre avion pourrait me joindre". Le Timor portugais sera la dernière destination d'Alain Gerbault, qui y succombera à la malaria le 16 décembre 1941, la veille du débarquement des troupes néerlandaises et australiennes venues l'occuper préventivement, avant que l'île ne passe sous contrôle japonais en février 1942. La carte postale s'achève sur un aveu bien mélancolique, mais parfaitement représentatif de la nature du grand aventurier - "Affreusement triste être loin de Tahiti, mais ma liberté avant tout" - qu'il clôt par une formule d'adieu en tahitien : "Aue te reora e : meitai ia oe".
A l'aube de Pearl Harbor, rare témoignage du dernier voyage d'un explorateur hardi, esprit libre et non conventionnel, fuyant la guerre qui s'annonce dans le Pacifique.