
Quatrième version du scénario.
Couverture imprimée fragilisée, consolidée par des bandes adhésives au dos, salissures, plis angulaires, légère déchirure au premier plat, sinon bon état intérieur. Les mentions de la troisième version imprimées sur premier plat et sur la page de titre sont biffées et corrigées à l'encre - "quatrième version".
Au scénario sont jointes des coupures de journaux, des brochures et des documents au sujet du film et de ses projections. Quelques annotations au crayon sur les pages 22, 23, 105 et 108.
Une version intermédiaire du scénario du film culte de Louis Malle racontant un épisode traumatisant de son enfance sous l'Occupation.
"Bonnet, Négus et Dupont sont morts à Auschwitz, le Père Jean au camp de Mathausen [sic]. Le collège a rouvert ses portes en octobre 1944. Plus de quarante ans ont passé, mais jusqu'à ma mort je me rappellerai chaque seconde de ce matin de janvier."
Ces derniers mots du scénario, prononcés par Louis Malle lui-même en voix off à la fin du film, résument l'histoire épouvantable que vécut le cinéaste, comme tant d'autres écoliers dans les années 1940.
Cet exemplaire témoigne du travail méticuleux mené par Louis Malle sur son scénario, retravaillé à plusieurs reprises - au moins quatre versions successives ont vu le jour à en juger par notre exemplaire.
Des répliques, des passages et des scènes entières exposées dans ce scénario n'ont pas intégré la version finale, changeant la nature des personnages et le ton de l'histoire. Les nombreuses variantes du tapuscrit avec le film réalisé mériteraient en effet une étude approfondie, non seulement pour juger de l'économie narrative adoptée par le réalisateur, mais également pour comprendre certains ressorts psychologiques et narratifs abandonnés ou détournés.
Une simple étude des dernières scènes nous apporte un éclairage très signifiant :
Dans le texte, lorsque Julien croise Joseph qui a dénoncé la présence d'enfants juifs dans le collège, le garçon tente de se justifier :
"Ils vont me trouver du boulot. Je voulais pas venir, c'est eux qui m'ont forcé."
puis plus loin : "Ils m'ont traité comme un chien. Qu'est-ce que t'aurais fait à ma place ? Hein ? Réponds, qu'est-ce que t'aurais fait ?"
Dans cette version du scénario, Malle rend plus profond le personnage de Joseph, qui n'est en réalité qu'un enfant démuni, lui-même victime d'injustices. Avant de quitter la petite cour du collège, "[Julien] voit Joseph, lamentable, consolé par l'Allemand". Le garçon rajoute également : "J'ai fait le con Julien. J'ai fait le con", amorçant une contrition, finalement supprimée au tournage.
La scène suivante, supprimée, comporte une autre justification, celle du Père Jean adressée au commandant Müller. Le prêtre lui oppose la loi de Dieu aux lois du Reich. Mais cette scène est surtout le prétexte d'un ultime partage d'attention entre Julien - alias Louis Malle - et ses camarades bientôt déportés. Le film les privera de cette ultime complicité :
"Au passage, Julien donne sa cigarette à Dupont [devenu Dupré dans le film], qui tire une bouffée. Un allemand lui prend la cigarette de la bouche et l'écrase au sol. Un peu à l'écart, Bonnet, face au mur, béret sur la tête, balance le haut de son corps d'avant en arrière.
Il se retourne pour adresser un sourire à Julien, un merveilleux sourire."
Dans la scène tragique qui clôt la pellicule, au moment de l'appel dans la cour, le nazi Müller achève son discours sur la discipline aux mots "Vous devez nous aider à débarrasser la France des étrangers, des juifs" . Le script y a adjoint un épisode d'une terrible absurdité qui dévoile un peu plus la psychologie du personnage :
"Le chien se jette en aboyant dans les jambes des élèves. Il attrape la cheville de François. Celui-ci donne un coup de pied au chien, qui se met à glapir.
Muller s'avance vers François et le gifle.
Muller : Petite brute. Je vais t'apprendre à taper sur un chien. Qu'est-ce qu'il t'a fait, ce petit chien ?
Pessoz, à quelques mètres, lance :
Pessoz : Et vous, qu'est-ce que vous faites à nos camarades ?
Muller se rue sur lui.
Muller : "Camarades ! Est-ce qu'un juif est votre camarade ? Est-ce qu'un nègre est votre camarade ?".
D'autres choix créatifs de Louis Malle ont modifié l'interprétation des derniers instants du film. Dans ce scénario, les adieux avec le Père Jean revêtent une dimension solennelle : le professeur prononce sa fameuse phrase "Au revoir, les enfants ! A bientôt" , leur envoie un baiser avec la main et les enfants l'applaudissent. Dans le film cependant, l'initiative des adieux repose sur les enfants, disant au revoir au professeur qu'ils aiment profondément, tandis que la réplique touchante du Père Jean en est une réponse. Les applaudissements eux-mêmes, signe d'une reconnaissance de son courage (mais finalement l'acceptation d'une "fin"), seront remplacés par une chorale d'"au revoir", soulignant à la fois une affection impuissante et un acte de résistance par refus de l'autorité allemande.
Cet exemplaire contient également quelques annotations au crayon, dont une mention énigmatique, mais sans doute significative, à côté du nom de Julien sur la page 22, entre parenthèses, "Jean-François ou Louis Malle".
"Pendant longtemps, j'ai purement et simplement refusé de m'y attaquer, parce que cet événement m'avait traumatisé et qu'il a eu une énorme influence sur ma vie" (Philip French, Conversations avec Louis Malle, Denoël, 1993)
Ce projet, bien qu'extrêmement personnel et psychologiquement difficile, porta ses fruits. Récompensé par des prix prestigieux (Lion d'or, sept Césars), il eut également un impact culturel considérable. Mettant à l'honneur la grande Histoire depuis la perspective d'un enfant par le biais d'un souvenir romancé de Louis Malle, il aurait servi, semble-t-il dès la fin des années 1980, de support pédagogique pour les écoliers. Il se prête particulièrement bien à cette fonction car il ne commente jamais l'horreur directement : par sa formule finale éponyme, il la fait sentir en creux, par le contraste entre la platitude de la formule d'adieu et ce que le spectateur, contrairement aux enfants présents dans la scène, sait déjà de la destination du convoi qui emmena le professeur résistant et ses trois élèves.
Exemplaire annoté d'une version du scénario qui diffère fortement du film achevé, un témoignage du processus créatif d'un grand cinéaste français.