
Épreuves, exorcismes paraît après la Libération, mais son sous-titre, « 1940-1944 », inscrit délibérément la composition de l’œuvre pendant toute l'Occupation. Henri Michaux joint en effet des textes parus en 1943 et 1944 à des poèmes inédits. Bien qu’en 1936, le poète ait expressément manifesté sa réticence à toute forme d’engagement politique de la poésie, fustigeant Aragon dont les œuvres partisanes avaient, selon lui, perdu toute vertu poétique.
En datant son livre comme on daterait un témoignage, une parole figée dans un temps signifiant, Michaux ne se renie cependant nullement. Il rend visible le travail d’un poète pendant les années noires. Son œuvre n’est pas partisane, elle est résistante par nature. Elle reflète l’engagement naturel du poète dans l’épreuve mais aussi l’exorcisme nécessaire opérée par l’écriture confrontée à la sidération de l’Occupation.
Rien dans la biographie de Michaux ne fait de lui une figure de la Résistance au sens organisé du terme. Ressortissant belge, il est assigné à résidence par le gouvernement de Vichy au Lavandou, dans le Var, de 1940 à 1943, où il reste presque immobile ; il n'obtiendra la nationalité française qu'en 1955.Michaux n'a donc ni le statut biographique ni la doctrine esthétique d'un poète résistant, symbolisée par les grands poèmes de combat comme Le musée Grévin d’Aragon ou Liberté de Paul Eluard.
Et pourtant Michaux en revendique ici pleinement cet honneur du poète, quel que soit son engagement politique.
Les poèmes qui composent ce recueil ont pour la plupart paru, de façon dispersée, dans des revues très majoritairement proches de la mouvance résistante. « La marche dans le tunnel » a été publié à Buenos Aires, en janvier 1944, dans la revue Lettres françaises, sous le pseudonyme « Pâques-Vent », soit très exactement le dispositif de précaution de l'écriture clandestine, alors même que rien n'obligeait juridiquement Michaux, citoyen étranger non engagé dans un réseau, à une telle prudence. Ainsi, l’expression « souvenirs pour résister » dans le vingtième chant, n’est pas anodine. Elle constitue le centre de gravité de ce long poème qui égrène, sans jamais les nommer frontalement, la débâcle de 1940, la traque des origines raciales, les figures du dictateur et du maréchal vaincu, l'effondrement d'« un grand pays » devenu « comme un petit pays ».
L’envoi à René Laporte prend dans ce contexte un relief particulier. Michaux avait déjà, en 1935, dédicacé à René Laporte un exemplaire de La Nuit remue, son premier grand recueil publié à la NRF. Pourtant il ne s’adresse plus à présent seulement au poète, mais bien au résistant. Engagé dès la première heure, Laporte poursuit avec Léon Pierre-Quint les éditions Kra malgré leur interdiction et héberge des résistants de passage dans sa maison des remparts. Il surveille, pour la Résistance, la radio RMC contrôlée par la Wehrmacht et dirige, à la Libération, la création des nouvelles stations publiques toulousaines.
En offrant cette revendication d’engagement poétique à une des figures incontestée de la Résistance, Michaux prolonge et valide, dans l'espace privé de la dédicace, la position que le livre construit publiquement dans son texte et son paratexte :
« Pour qui l'a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d'emprises.
La plupart des textes qui suivent sont en quelque sorte des exorcismes par ruse. Leur raison d'être : tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile. »