
Rare édition originale de ce chef-d'œuvre de la littérature de la Résistance, publié dans le secret atelier parisien des éditions de Minuit sous forme de placard dépliant de six pages, un des quelques exemplaires de luxe sur papier couché rose, comportant la mention "Prix 10 francs" en tête du premier feuillet.
L'édition en volume, parue chez la bibliothèque française, a sans douté été publiée simultanément en zone sud.
Exemplaire dans un état de fraicheur exceptionnel.
Le Musée Grévin, considéré dès sa parution comme « Les Châtiments de 1943 » (Les étoiles, déc. 1943, n° 14), restera avec Liberté de Paul éluard, « un des chefs-d'œuvre de la littérature clandestine ». Dans L'Intelligence en guerre parue dès 1945, Louis Parrot, écrira à son propos :
« ce poème, traversé d'images éblouissantes, est en même temps qu'une condamnation sans appel des traîtres, une prière, un acte de foi envers leurs malheureuses victimes. Il peint en termes vengeurs, les misérables qui les livrèrent aux bourreaux et évoque le visage de tant de femmes françaises torturées. »
Cette oeuvre majeure de la résistance est en effet une des toutes premières évocations publiques, et la première littéraire, du camp d'Auschwitz :
« Aux confins de Pologne, existe une géhenne dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson. Ausschwitz ! Ausschwitz ! Ausschwitz ! [sic] ô syllabes sanglantes ! Ici l'on vit, ici l'on meurt à petit feu. On appelle cela l'exécution lente. Une part de nos cœurs y périt peu à peu ».
En 1949, sur l'exemplaire offert à ses amis Germaine et Eugène Henaff, Aragon affirmera, dans une note manuscrite, que l'édition de la bibliothèque française fut imprimée deux mois avant celle des éditions de Minuit. Mais le poète écrira sur le même exemplaire que :
« dans le voyage où Elsa et moi apportions à Paris, (...) le manuscrit de ce poème (...) destiné à Vercors pour les éditions clandestines, (...) une fouille des voyageurs faillit empêcher jamais la parution de ce manuscrit. ».
Aragon précise d'ailleurs que, venant d'apprendre « la mort de Maïe [Politzer] et de Danielle [Casanova] » (mortes à Auschwitz les 6 mars et 9 mai 1943), il acheva dans le train son poème avec « les deux strophes en octosyllabes de la page 11 » (Collection du Musée national de la Résistance).
Les bibliographes s'accordent ajourd'hui sur la vraissemblable simulatnéité - approximative - de la parution en zone Sud à la Bibliothèque Francaise et en zone nord chez Minuit du plus important brulot poétique de la seconde guerre avec Poésie et vérité d'Eluard qui comprend son fameux poème : Liberté.
bibliographes se trouvent aujourd'hui dans l'incapacité de définir une chronologie fiable pour les différents tirages de Minuit.
Cependant, la variété des tirages de Minuit - avec ou sans mention d'éditeur, avec ou sans prix, sur papier blanc courant ou papier rose couché - rendent impossible l'édification d'une chronologie de ces éditions clandestines.
Toutefois, les rares exemplaires de la Bibliothèque Francaise dont l qui constituent avec certitude l'édition originale de la zone Sud, sont susceptibles d'apporter un éclairage essentiel. En effet, la couverture jaune de cette édition qui fut réalisée, selon Aragon, « dans un petit stock de papier mural pour salle de bain, trouvé à Lyon » affiche en pied "prix 10 Francs", soit le même prix que celui imprimé en tête des papiers roses de Minuit. Cette concordance des prix nous incite à considérer la période de publication des quelques exemplaires de luxe sur papier rose à l'aune de celle de la bibliothèque Française et donc à considérer égaelement comme édition originale, le tirage courant présentant la même composition typographique.
La date de fin de rédaction imprimée en fin du poème "aout-septembre 1943" est presque simultanée à l'impression.
On peut d'ailleurs confirmer avec précision cette date de composition d'après la référence à Auschwitz et aux « cent femmes de chez nous » que cite Aragon. Il y eut en effet une première dénonciation des terribles conditions de détention du camp d'Auschwitz en janvier 1943 dans le journal résistant La Vérité, mais il ne sera fait mention « d'exécution lente » que dans un autre journal clandestin, Les Étoiles n°14 d'août 1943 qui annonce pour la première fois la présence dans le camp des cent femmes otages disparues depuis leur déportation du camp de Romainville en janvier. Leur sort est en effet connu en août grâce au témoignage d'un évadé, que le comité du Front national vient tout juste de transmettre à De Gaulle. Un détail permet d'ailleurs de confirmer qu'Aragon prend connaissance de ces éléments par la lecture de ce journal, puisqu'il reproduit la coquille de l'article à « Ausschwitz », (qui était encore correctement orthographié « Auschwitz » dans l'article de La Vérité en janvier).
Le poème, publié juste après la diffusion du journal (la presse clandestine en rend compte en décembre) fut donc composé dans l'urgence et inspiré par cette violente actualité. Car Aragon, comme Eluard, combat l'ennemi par le verbe en créant ce que Louis Parrot nomme une « poésie de circonstance » au sens noble :
« Pour [Aragon], il n'y a d'autre poésie que la poésie militante. Un poème bien réussi est, pour lui, un fait de guerre [...], un combat dont le poète ne peut jamais être absent, puisqu'il met en cause sa liberté, c'est-à-dire sa vie même. »
Très beau et précieux exemplaire de luxe de ce poème majeur de la Résistance publié par l'une des grandes maisons d'éditions fançaises nées sous l'oppression.