
Rare édition originale de cette plaquette imprimée à l'occasion de la cérémonie du 26 juin 1945 rendant hommage à Marc Bloch dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, première commémoration officielle et universitaire de l'historien fusillé un an plus tôt. Son œuvre majeure L’Etrange défaite, dont l’acuité intellectuelle, au cœur de la tragédie, marquera l’Histoire de la pensée, ne paraitra que l’année suivante. A l’heure de cette très confidentielle cérémonie commémorative, Bloch n’est donc pas, loin s’en faut, la figure emblématique de la résistance intellectuelle qu’il est appelé à devenir jusqu’à sa panthéonisation le 23 juin 2026.
Portrait photographique de Marc Bloch en couverture.
Petites déchirures marginales sans gravité et traces de pliures sur les plats, une petite tache en tête du premier plat.
Elle réunit trois textes : un hommage inaugural de François de Menthon, cofondateur du mouvement Combat et du Comité général d'études auprès de Jean Moulin, qui avait lui-même introduit Bloch dans la Résistance ; celui de Georges Altman, rédacteur en chef de Franc-Tireur, connu en clandestinité sous le nom de Chabot, « Notre Narbonne de la Résistance » ; et celui de Lucien Febvre, professeur au Collège de France et cofondateur avec Bloch de la revue des Annales, « Marc Bloch, historien ».
Marc Bloch, titulaire de la chaire d'histoire économique à la Sorbonne, avait rejoint la Résistance en 1943 après avoir été chassé de l'Université par les lois antisémites de Vichy. Entré en contact avec Franc-Tireur à Lyon par l'intermédiaire du jeune Maurice Pessis, il y devint l'un des dirigeants régionaux des Mouvements unis de la Résistance sous les pseudonymes successifs d'Arpajon, puis Chevreuse, puis Narbonne. Arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, torturé, il fut fusillé le 16 juin 1944.
Le texte d'Altman restitue plusieurs émouvants détails de leur clandestinité lyonnaise de Chabot et Arpajon, leurs pseudonymes, du système de rendez-vous par sifflement des première notes des Walkyries (appel auquel Bloch répondait invariablement : « Pas mal, Chabot, mais toujours un peu faux, vous savez. »), au livre de Ronsard qu'il gardait en main jusque dans ses missions les plus risquées. Il rapporte surtout pour la première fois les derniers mots de l’historien, au pied du peloton d’exécution, adressés à un jeune résistant de seize ans terrifié à ses côtés : « Mais non, petit, cela ne fait pas mal », avant de crier le premier « Vive la France ! ». Georges Altman, qui dirigeait Franc-Tireur, avait personnellement fait entrer Bloch dans le mouvement.
Plus court, l’hommage de François de Menthon, cofondateur de Combat, qui introduisit Bloch dans la Résistance organisée, apporte une précision chronologique inédite : Menthon y date sa rencontre avec Bloch de mars 1943, au moment où celui-ci « venait du Limousin à Lyon, pour prendre les consignes de Franc-Tireur ». Il raconte que le Comité général d'études venait alors de lancer les Cahiers politiques et proposa à Bloch d'en prendre la direction, offre que Bloch déclina pour conserver son activité régionale au sein des mouvements, tout en promettant sa collaboration pour diriger une enquête sur la réforme de l'enseignement. Cette enquête donna lieu, en août 1943, à un article de Bloch dans le numéro 3 des Cahiers politiques, intitulé « Notes pour une révolution de l'enseignement », dont Menthon cite le puissant incipit :
« Quand, après la victoire prochaine, nous nous retrouverons entre Français, sur une terre rendue à la liberté, le grand devoir sera de refaire une France neuve. »
Lucien Febvre, son plus proche collaborateur scientifique et cofondateur des Annales d'histoire économique et sociale en 1929, lui rendait ici hommage comme historien.
« L’historien, je l'ai écrit un jour, comme nous le pensions tous les deux, lui et moi, l'historien n'est pas celui qui sait. Il est celui qui cherche, pour tenter de comprendre. »
Il évoque notamment les livres inachevés de Bloch, dont « un livre sur l'histoire, dont le titre est beau : Métier d'Historien, et qu'il laisse inachevé ». Il s’agit du titre de travail de ce qui deviendra, à sa parution en 1949, l'Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, l'un des textes les plus commentés de toute l'historiographie française du XXe siècle.
Toutefois, ni Febvre, ni Altman n'évoquent ici le manuscrit de ce qui deviendra, l’année suivante : L'Étrange Défaite, alors même que Febvre en connaissait l'existence par une lettre de Bloch lui-même et que le texte, tout juste rendu à la famille, allait paraître l'année suivante aux Éditions Franc-Tireur, la propre maison du mouvement d'Altman.
Première commémoration, très confidentielle, de Marc Bloch, bien avant la reconnaissance institutionnelle conclue en 2026 par la panthéonisation de l’historien, cette plaquette d’une insigne rareté est un précieux document historique et un émouvant témoignage de la marque profonde que laissa l’intellectuel combattant sur ses pairs et compagnons de lutte.