
Edition originale, imprimée à 37 exemplaires, le nôtre un des quelques hors commerce réservés aux collaborateurs et amis, signé à la justification par Man Ray. 15 photographies contrecollées sur papier vélin Montgolfier filigrané monté sur onglets, chacune portant le cachet imprimé de l'atelier Man Ray ("épreuve originale atelier Man Ray Paris"). Exemplaire enrichi du bulletin de souscription et de l'invitation à l'exposition de Simone Loliée pour la sortie du livre.
Reliure d'éditeur par Mercher, portant sa signature dans le négatif du papier photographique de chaque garde et contreplat, dos lisse en chagrin noir, titre, auteur et date à l'or sur la longueur, plats à fond d'or et décor photographique d'après une composition originale de Man Ray spécialement conçue pour cet ouvrage, couvertures conservées, étui de papier noir.
Illustré de 15 épreuves originales des photographies de mannequins prises par Man Ray lors de l'Exposition internationale du Surréalisme de 1938. Les mannequins des grands magasins avaient été détournés par Man Ray lui-même, Salvador Dali, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Espinosa, Maurice Henry, Marcel Jean, Léo Malet, André Masson, Sonia Mossé, Joan Miró, Wolfgang Paalen, Kurt Seligmann et Yves Tanguy. Ils étaient présentés dans une scénographie surréaliste imaginée par Marcel Duchamp et un éclairage réalisé par Man Ray lui-même.
Ces exquises photographies documentent et mettent en scène la "rue surréaliste", célèbre galerie de mannequins féminins formant une haie le long de panneaux de rues aux noms hautement symboliques (certaines existantes comme la rue des Vieilles Lanternes où se suicida Gérard de Nerval, ou encore rue Vivienne où vécut Lautréamont, côtoient des inventions comme la rue aux Lèvres, la rue de Tous-les-diables, la rue de la Transfusion-de-Sang). Ces habitantes d'un Paris onirique, dénudées, habillées par un pêle-mêle d’objets incongrus, accueillent le visiteur dans une pénombre inquiétante à la Galerie des Beaux-Arts rue du Faubourg Saint-Honoré.
Les installations de cette première exposition internationale du surréalisme parisienne, organisée par André Breton et Eluard marquent un événement décisif de l’histoire du mouvement. Pour la première fois, il s’agit moins d’une seule rétrospective d’artistes qu’un ensemble de mises en scène fantasmagoriques, de spectacles vivants et d'œuvres éphémères, préfigurant les concepts modernes de "l’installation" et du "happening". Près de 3000 personnes se seraient pressées pour cette exposition parisienne de 1938, qui se visita à la lumière des lampes électriques : "[…] on a l’impression de se pencher sur certains murs exhumés, et, le premier, d’en découvrir les signes." (Jean Fraysse, Le Figaro Littéraire, 29 janvier 1938).
Depuis la sculpture d’Hausmann, les tableaux de Chirico en passant par les œuvres d’Hans Bellmer, le mannequin occupe en effet une place centrale dans le vocabulaire artistique Dada puis surréaliste, et se voit mentionné en 1924 dans le Manifeste de Breton. Ces "femmes-objets" alignés dans l’esprit du musée Grévin offraient d’infinies possibilités de travestissement du corps et d’exploration de l’inconscient :
"À l'alignement, comme des armures, des femmes, des captures de rêves, attendent sous une lumière indécente. Ces images humaines flottaient dans nos mémoires. L'une d'elles, qui ressemble étrangement à la fiancée des Grandes Espérances, le roman de Dickens, abritée sous un voile en lambeaux et fragile (poser un doigt et il tomberait en poussière) s'entoure du mystère des recluses dans les appartements moisis. Sur sa tête, les ailes ouvertes, un oiseau de nuit guette. Des champignons ont envahi ses jambes. On entend claquer des persiennes." (Jean Fraysse, ibid.).
Certains sont demeurés célébrissimes, comme Le bâillon vert à bouche de pensée, le mannequin d’André Masson enfermé dans une cage à oiseau, ou encore celui de Duchamp qui est considéré comme la seule version "tridimensionnelle" de son alter ego Rrose Sélavy, prenant l'apparence d'un homme travesti en femme à la Claude Cahun. La météorite surréaliste et amoureuse des femmes Sonia Mossé signe avec ce mannequin sa seule oeuvre connue, et l'unique mannequin de l'ensemble réalisé par une artiste femme. Man Ray, qui avait repris avec son propre mannequin les larmes de cristal de son célèbre portrait de l'oeil aux émois figés (Les larmes, 1932-1933) fera "ressusciter", selon les mots du titre de l'ouvrage, ces êtres disparus depuis près de trente ans. Le portfolio est accompagné de sa préface soulignant le caractère éminemment érotique et sadomasochiste de cette installation collective :
"Ces […] jeunes femmes […] kidnappées et livrées à la frénésie des surréalistes qui, aussitôt, se mirent en devoir de les violenter, sans considération aucune pour les sentiments des victimes lesquelles, toutefois, se soumirent avec la plus charmante bonne grâce aux hommages et outrages qui leur étaient ainsi infligés."
Rare et emblématique suite de photographies par Man Ray, nommé "maître des lumières" de l'exposition, faisant sortir de l'ombre des objets surréalistes qui ont ébranlé l’idée d’œuvre d’art comme objet pérenne et ouvert la voie au concept d'installations éphémères.