
Paris, Auguste Nepveu, libraire, passage des Panoramas, 1821. In-4 de XXVIII et 462 pp.
Nouvelle édition des Fables, annoncée au titre comme « plus complète que les précédentes », ornée de 110 figures en taille-douce imprimées dans le texte à mi-page et d'une vignette gravée sur le titre. Dans cet exemplaire, l'ensemble des 111 compositions a été finement colorié à la main. Rochambeau, 305 ; Desprès, p. 142, n° 63.
Reliure du XXe siècle en pleine basane verte, dos lisse orné de filets, roulettes et fleurons dorés, roulettes dorées sur les coiffes, plats encadrés d'une roulette dorée, doubles filets dorés sur les coupes, dentelle intérieure, gardes et contreplats de papier à la cuve, toutes tranches dorées.
Dos et marges des plats légèrement décolorés, quelques rousseurs, un accroc en tête du second plat. Angles inférieurs droits des pages IX à XI anciennement comblés.
La singularité de cet exemplaire réside d'abord dans son abondante illustration entièrement coloriée. Les exemplaires habituellement décrits de cette édition présentent les gravures en noir ; l'application de couleurs à la vignette de titre comme aux 110 scènes des fables constitue ici un enrichissement particulier, qui donne à ce volume destiné à la jeunesse l'éclat d'un véritable livre d'images.
Cette illustration transmet, sous une forme plus compacte, l'un des grands monuments du livre français du XVIIIe siècle. Les figures reprennent les compositions dessinées par Jean-Baptiste Oudry pour les Fables choisies publiées par Montenault chez Desaint, Saillant et Durand entre 1755 et 1759. Conçues à l'origine pour une somptueuse édition en quatre volumes in-folio, elles furent ici réduites, resserrées et parfois modifiées afin de prendre place à mi-page. Rochambeau leur reprochait précisément d'avoir été « rognées de tous côtés » pour entrer dans cet espace plus restreint ; cette transformation révèle pourtant le projet même de Nepveu : faire passer une iconographie réservée aux grandes bibliothèques dans un livre de lecture maniable et accessible.
La vignette du titre résume cette filiation. Elle adapte le célèbre frontispice inventé par Oudry et gravé sous la direction de Charles-Nicolas Cochin, où Ésope montre aux animaux rassemblés autour de lui le buste de La Fontaine. Dans la grande édition du XVIIIe siècle, la scène ouvrait un monument de la gravure française ; réduite et coloriée dans le volume de Nepveu, elle devient le seuil accueillant d'un livre offert aux jeunes lecteurs.
L'image n'est cependant pas seule à accomplir ce passage d'un public à l'autre. Le texte est précédé d'un Précis de la vie de J. de La Fontaine, extrait de l'Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine publiée par Charles-Athanase Walckenaer en 1820. Membre de l'Institut depuis 1813 et président de celui-ci en 1821, Walckenaer renouvelait alors la biographie du fabuliste par un examen plus méthodique de sa vie, de ses relations et de ses écrits. Nepveu en retient une version abrégée, adaptée à la fonction pédagogique de son édition.
Les notes placées sous les fables prolongent cette intention. Elles expliquent aux enfants les mots vieillis, les références mythologiques, les tournures difficiles et certains noms propres qui pouvaient faire obstacle à la compréhension. Les illustrations attirent ainsi le regard, tandis que l'appareil explicatif guide la lecture : l'apprentissage moral traditionnellement associé aux Fables s'accompagne d'une initiation à la langue, à la littérature et à l'histoire antique.
L'édition de Nepveu occupe ainsi une place singulière dans la longue postérité d'Oudry. Elle ne cherche pas à reproduire le luxe monumental du modèle de 1755-1759, mais à en préserver la force narrative. Chaque composition est ramenée à ses personnages, à son décor essentiel et au geste qui concentre l'action. La coloration renforce encore cette immédiateté : elle distingue les animaux, anime les paysages et transforme la suite des fables en un théâtre miniature.
Ce passage de l'in-folio aristocratique au volume pédagogique témoigne d'une nouvelle circulation des images au début du XIXe siècle. L'iconographie savante et fastueuse des Lumières devient le support d'une lecture familiale, où l'héritage du Grand Siècle se transmet par l'agrément de l'image et la clarté du commentaire.
Rare et séduisant exemplaire, remarquable par le coloriage intégral de ses 111 gravures. Nepveu y transpose pour les jeunes lecteurs le chef-d'oeuvre iconographique d'Oudry, tandis que le précis de Walckenaer et les notes explicatives renouvellent l'accès au texte : un La Fontaine des Lumières transmis, par l'image et la couleur, à l'enfance du siècle romantique.