
Sept volumes in-8 réunissant, sous une même reliure de l’époque, l’essentiel des Œuvres de La Fontaine dans l’édition critique procurée par Charles-Athanase Walckenaer et publiée à Paris par Lefèvre au début des années 1820, avec une importante particularité : au volume des Contes et nouvelles en vers prévu par l’éditeur a été substituée une édition indépendante, abondamment illustrée d’après Eisen, publiée à Paris chez les Libraires associés en 1791-1796.
Reliures de l’époque en plein veau brun, les volumes des Œuvres diverses et du Théâtre en veau légèrement plus clair. Dos à nerfs richement ornés de fers à la grotesque repoussés à froid, l’un central à motifs monastiques, les autres formés de successions de petits cercles, roulettes dorées sur les nerfs et filets dorés, roulettes multiples en tête et en queue. Plats frappés à froid d’un grand losange central rehaussé de points et de petites rosaces, frise d’encadrement à froid et filets noirs ; roulette sur les coupes, doublures de papier marbré peigné vert, tranches dorées. Reliures de la Restauration non signées, d’une grande qualité d’exécution, dont le vocabulaire peut être rapproché de celui des meilleurs ateliers parisiens de l’époque, notamment Thouvenin ou Simier, sans qu’aucune attribution puisse être soutenue.
Bel ensemble frais. Quelques pâles rousseurs éparses, principalement au contact des serpentes ; petites traces de mouillure au plat supérieur du second tome des Contes.
L’édition de Walckenaer formait normalement six volumes : deux volumes de Fables, un de Contes et nouvelles, un de Théâtre et deux d’Œuvres diverses. Le Musée Médard conserve un exemplaire organisé selon cette distribution. Les différentes parties furent mises en vente de manière relativement autonome, ce que confirme la variation des dates entre 1821 et 1823 et, dans le présent ensemble, l’absence du faux-titre général « Œuvres complètes » dans les Fables, alors qu’il figure dans les Œuvres diverses et le Théâtre.
Les volumes de Lefèvre ont été imprimés par Pierre Didot l’aîné. Les Fables sont ornées de douze figures d’après Jean-Michel Moreau le Jeune, nouvellement gravées pour cette publication, notamment par Schroeder. Les Œuvres diverses et le Théâtre prolongent le même programme iconographique, avec des compositions de Moreau interprétées par différents graveurs, parmi lesquels Simonet, Dupréel et Petit. Le Musée Médard confirme cette continuité des planches d’après Moreau dans les différentes parties de l’édition Walckenaer.
Ce programme accompagne l’entreprise critique de Walckenaer, qui ne se contente pas de réimprimer La Fontaine mais entend en ordonner les œuvres, les annoter et en faciliter la lecture. Le titre même annonce une « nouvelle édition revue, mise en ordre, et accompagnée de notes ». L’ensemble compte parmi les grandes tentatives du début du XIXe siècle pour réunir et commenter méthodiquement l’œuvre du fabuliste.
Le premier possesseur de cet exemplaire paraît cependant avoir voulu modifier ce programme sur un point précis ; au tome des Contes prévu par Lefèvre, il a substitué deux volumes de plus petit format, publiés à Paris « chez les Libraires associés », le premier en 1791 et le second en 1796. Leur incorporation dans une série reliée uniformément dès l’époque suggère fortement un choix bibliophilique : conserver Walckenaer pour son appareil critique et pour les autres œuvres de La Fontaine, mais donner aux Contes une illustration beaucoup plus abondante et directement héritée du grand cycle d’Eisen.
Ces deux volumes comportent un portrait de La Fontaine d’après Hyacinthe Rigaud et 80 figures hors texte non signées. Leur iconographie remonte à l’édition des Fermiers généraux de 1762, l’un des sommets de l’illustration française du XVIIIe siècle, pour laquelle Charles Eisen avait conçu les scènes des Contes. Une première contrefaçon en avait repris les compositions en 1777 ; l’édition des Libraires associés les copie à nouveau en contrepartie, sans reproduire cependant les fleurons et culs-de-lampe qui participaient à la richesse décorative de l’édition originale.
La relation entre les trois éditions est donc moins celle d’une simple réimpression que celle d’une transmission graphique. Les scènes imaginées par Eisen en 1762, immédiatement associées à l’univers libertin des Contes, passent d’une édition à l’autre et se maintiennent encore à la fin du siècle, alors même que leur contexte éditorial a profondément changé. La copie inversée conserve le mouvement, la théâtralité et le goût de la scène galante qui avaient fait le succès du cycle original.
L’ensemble réunit ainsi deux manières, séparées par plusieurs décennies, de donner La Fontaine à lire et à voir. Moreau le Jeune accompagne l’édition savante de Walckenaer avec une illustration issue du goût de la fin du XVIIIe siècle et reprise par les graveurs de la Restauration ; Eisen, par l’intermédiaire de ses contrefaçons, maintient dans les Contes une iconographie plus libre, plus sensuelle et inséparable de leur tradition bibliophilique.
Belle réunion bibliophilique associant l’édition critique de Walckenaer aux Contes illustrés de 80 compositions héritées d’Eisen : un exemplaire volontairement recomposé par un amateur de la Restauration, qui conserva l’appareil savant de Lefèvre tout en rendant aux Contes l’abondante iconographie libertine qui avait fait leur fortune au XVIIIe siècle.