
Paris, Knapen & Fils, 1782. In-8 de viij pp., 244 pp. et 2 ff. n. ch. d'approbation et de privilège.
Édition originale, ornée d'une grande carte dépliante hors texte intitulée « Terres Australes ou partie septentrionale de l'Isle de Kerguelen », entourée de huit vues et profils de côtes. Le volume réunit le récit des deux expéditions conduites par Kerguelen dans les mers australes entre 1771 et 1774, un mémoire sur Madagascar aux pages 154 à 169 et des « Observations sur la guerre de l'Amérique » aux pages 121 à 133. Cf. Sabin, 37618.
Reliure de l'époque en pleine basane fauve marbrée, dos lisse orné de dents-de-rat et de fleurons dorés, pièce de titre de basane rouge présentant un petit manque en pied, plats encadrés de filets à froid, filets dorés sur les coupes en partie estompés, tranches rouges. Dos habilement refait à l'identique. Frottements aux mors. Quelques petites rousseurs, claire mouillure en tête des derniers feuillets, petit manque angulaire en tête des feuillets 241-242, sans atteinte au texte.
La carrière de Kerguelen avait connu en quelques années un renversement spectaculaire. Parti en mai 1771 à bord du Berryer, il gagna l'île de France, puis poursuivit vers le sud avec la Fortune et le Gros-Ventre. En février 1772, il aperçut les terres auxquelles il donna le nom de France australe, bientôt identifiées comme l'archipel qui porte aujourd'hui son nom. Son retour en France fut accueilli avec enthousiasme et lui valut une promotion au grade de capitaine de vaisseau.
La seconde expédition, partie en 1773 avec le Roland et l'Oiseau, devait confirmer l'étendue et les ressources supposées de cette nouvelle terre. Le mauvais temps, les difficultés de navigation et la désolation des côtes ruinèrent cependant l'espoir d'avoir découvert l'extrémité d'un vaste continent austral. Après une reconnaissance incomplète et une escale à Madagascar, Kerguelen regagna Brest en septembre 1774.
Le retour fut suivi non d'un nouveau triomphe, mais d'un conseil de guerre. Accusé de plusieurs manquements disciplinaires et pénaux commis au cours de l'expédition, Kerguelen fut condamné à Brest le 15 mai 1775, rayé du corps de la Marine et emprisonné à Saumur. Libéré en août 1778, il reprit presque aussitôt la mer en armant à Rochefort la Comtesse de Brionne, avec laquelle il participa à la guerre maritime contre l'Angleterre.
Publiée quatre ans après sa libération, la Relation de deux voyages dans les mers Australes & des Indes ne constitue donc pas seulement le récit de ses découvertes. Elle est aussi la réponse tardive d'un officier déchu, décidé à reprendre possession de son histoire et à soumettre sa conduite au jugement de ses lecteurs.
Cette intention apparaît dès l'épître dédicatoire « À la Patrie ». Sous la forme d'un hommage à la nation, Kerguelen y revient à mots à peine couverts sur son procès, affirmant avoir été « persécuté après plusieurs années de service » et « sacrifié à l'envie & à la politique ». Le récit maritime devient ainsi un mémoire de défense : la carte, les journaux de navigation et les observations géographiques doivent attester la réalité de son travail, tandis que le texte cherche à renverser le verdict qui avait brisé sa carrière.
Cette liberté de ton provoqua une nouvelle intervention du pouvoir. Par arrêt du Conseil d'État du 23 mai 1783, le roi ordonna la suppression de l'ouvrage. La mesure est formellement attestée, de même que la saisie du livre par ordre royal ; il demeure en revanche difficile de mesurer la proportion des exemplaires effectivement retirés de la circulation ou détruits. Cette condamnation explique néanmoins, au moins en partie, la rareté actuelle de l'édition.
Au-delà du plaidoyer personnel, l'ouvrage conserve toute la diversité de l'expérience maritime de Kerguelen. Le mémoire sur Madagascar prolonge le récit de ses escales dans l'océan Indien, tandis que les observations sur la guerre d'Amérique inscrivent le livre dans l'actualité navale et stratégique des dernières années du règne de Louis XVI. La grande carte dépliante, avec ses profils de côtes, demeure surtout la traduction graphique de la découverte qui avait d'abord élevé Kerguelen avant de précipiter sa disgrâce.
Bel exemplaire, complet de sa grande carte, de ce récit d'exploration devenu acte de défense. Découvreur célébré, officier condamné puis auteur censuré, Kerguelen y livre moins le simple journal de ses voyages que le récit d'une gloire australe retournée contre celui qui l'avait poursuivie.