
Edition originale pour laquelle il n'a pas été tiré de grands papiers.
Petites taches en angle inférieur gauche du premier plat et en tête.
Précieux envoi autographe signé de Mohammed Khaïr-Eddine : "à M. Maurice Genevoix, écrivain et pêcheur comme moi, ces images d'un Maroc étrange, en hommage fraternel. Khaïr-Eddine."
L'offrande littéraire de "ces images d'un Maroc étrange" par Khair-Eddine rapproche les deux hommes de lettres, pour qui les rivières ont d'abord bercé leur enfance puis servi de cadre à leur oeuvre et imagination - les torrents et les ruisseaux des montagnes de l'Anti-Atlas pour Khair-Eddine, la Loire pour Genevoix. Ce dernier, grand auteur halieutique avec notamment son Rémi des Rauches (1922) puis La Boîte à pêche (1926) se sera sans doute régalé à la lecture de cet ouvrage décapant, de "ce grand vitupérateur" (Salim Jay) dont les scènes de pêche semblent pourtant empreintes d’un doux onirisme :
"C’était une toute petite ville, une station balnéaire sans touristes avec de larges avenues, des maisons basses à deux étages tout au plus, des magasins d’articles de pêche où je m’arrêtai, humant les embruns et le souffle iodé du large, pour l’achat d’une canne à lancer, d’un moulinet plein et d’appâts frais. On me remit le tout sans me faire payer. On n’acceptait pas d’argent dans cette ville. Cela ne m’étonna pas. Un peu plus tard, la ville disparaissait. Et j’étais là avec ma canne, debout sur une plate-forme rocheuse, tenant au bout du fil un monstre mi-chien mi-poisson ; la mer recouvrait inexorablement le rocher, me cinglant de lames écumantes. Irrésistiblement, ma proie me tirait vers le fond marin,
mais je ne déclarais pas forfait, je luttais avec détermination, m’attendant à chaque tour du moulinet à voir craquer le nylon. Mon obstination était telle qu’à la fin la canne elle-même s’évanouit entre mes mains, exactement comme la ville. Seul restait là, à moitié immergé le poisson-chien, ricanant, gueule ouverte et bavant. Le monstre me narguait. Il avait englouti le fil et le lancer mais je ne m’en étais pas rendu compte. Et il parlait, il parlait dans ma tête, me lançait des injonctions télépathiques et tentait de me torturer mentalement. Il voulait que je le suivisse au fond du gouffre, non il n’était ni un chien ordinaire ni un poisson. Ce n’était qu’une combinaison de plongeur qu’il portait. Il avait saisi mon appât parce que personne n’était venu pêcher là. Il connaissait très bien cette région. La ville ! Quelle ville ? Il n’y avait pas de ville ici. Pas d’hommes non plus. Le gars qui m’avait remis la canne à pêche ? Une ombre, mon vieux, rien de plus. Mais ne serais-je pas un peu naïf ? Bien sûr, bien sûr, je ne connaissais rien de ce monde, j’étais perdu voilà tout. Ce qu’il faisait là, lui ? Il était en mission. Il a toujours été en mission dans ce coin. Il ne pensait pas l’avoir jamais quitté. En quoi consistait sa mission ? Il ne le savait pas lui-même.
Peut-être à m’attendre, voilà, ça ne pouvait être que ça. Et maintenant que j’étais arrivé, il ne me restait plus qu’à l’accompagner. Où ça ? Il n’en savait rien. Nos instincts nous pousseraient vers le but du voyage. Mais c’est absurde lut-il dans mon cerveau, on ne peut ni retourner en arrière ni (pour moi du moins) plonger dans la mer, il n’y a plus que ce rocher d’immergé ici et sa surface rétrécit de plus en plus. Et si je me tâtais un peu pour voir ? D’accord. Diable ! Que m’est-il arrivé ? J’étais ahuri. Mon corps était celui d’un poisson-chien et je n’avais pas du tout l’impression de porter une combinaison de plongeur. Non ! Je m’étais bel et bien transformé en une sorte d’ichtyosaure."
"Passionné par la pêche, il peut vous parler de ce sport durant des nuits entières. Il connaît sur le bout des doigts la faune marine, comme il connaît par cœur des pages entières de Rimbaud." (Tahar Ben Jelloun).