
Édition originale de la traduction française, établie par Raymond Queneau, du premier roman du Nigérian Amos Tutuola. Un des 86 exemplaires sur vélin pur fil des papeteries Lafuma-Navarre, seul grand papier.
Bel exemplaire.
The Palm-Wine Drinkard and His Dead Palm-Wine Tapster in the Deads’ Town paraît à Londres chez Faber & Faber en mai 1952, le manuscrit ayant été d'abord refusé par une presse missionnaire et un éditeur scolaire au Nigeria. Le livre bénéficie d’un parrainage prestigieux : C'est T. S. Eliot, alors directeur littéraire chez Faber & Faber, qui recommande sa publication, et Dylan Thomas qui en donne le premier compte rendu marquant, le qualifiant d’histoire « brève, dense, macabre et envoûtante ». L'ouvrage est aujourd'hui considéré comme l'un des premiers romans africains d'expression anglaise publiés hors d'Afrique, écrit dans un anglais yorouba non normé qui suscitera dès l’origine des réactions très contrastées, allant de l’enthousiasme au mépris, tant chez les critiques occidentaux que nigérians.
La traduction française suit avec une rapidité peu commune, en même temps que l’édition américaine. C’est Raymond Queneau qui s’en charge, alors même qu’il occupe chez Gallimard une fonction déterminante : entré à la maison en 1938, il y devient lecteur, traducteur d’anglais, puis membre du comité de lecture,
La rencontre entre Queneau et Tutuola dépasse la simple commande éditoriale. Un article universitaire consacré à cette traduction observe que « l’anglais bizarre de Tutuola va dans le sens de ce que Queneau essaie de créer en français » et que l’auteur nigérian « réussit en quelque sorte naturellement ce que Queneau se donne pour tâche de recréer » (Elsa Veret, « Queneau, lecteur et traducteur du “néo-anglais” de Tutuola »), soit la réduction de l’écart entre langue écrite et langue parlée, projet que Queneau nommera bientôt le « néo-français ». Veret souligne également la proximité chronologique entre cette traduction (1953) et Zazie dans le métro (1959), où ces principes trouveront leur expression romanesque la plus célèbre. Le texte lui-même se présente comme un défi de traduction assumé : dans sa note liminaire, Queneau explique avoir rendu le « palm-wine tapster » anglais par « malafoutier », mot pourtant en usage au Congo plutôt qu’en Afrique occidentale, et « gris-gris » pour « juju», tout en précisant avoir dû « résister à la tentation de rationaliser un récit dont les “inconséquences” et les “contradictions” se glissent parfois dans la structure même des phrases ».
Texte fondateur de la littérature nigériane moderne, dont l'invention linguistique et narrative exerça une influence profonde sur la réflexion de Queneau autour de l'oralité et de l'écriture romanesque, à l'aube de l'écriture de son chef d'oeuvre du genre : Zazie dans le métro.