
Édition originale, imprimée sur vélin d'Angoulême, un des rarissimes exemplaires de première presse, bien complet des six pièces condamnées. Couverture dite de « troisième état » selon la classification de Carteret, mais qui recouvre, de fait, les exemplaires de première émission. (cf. notre analyse de cette chronologie des couvertures)
Reliure en demi-maroquin rouge à coins encadrés d'un filet doré, dos à cinq nerfs avec titre et auteur estampé à l'or, caissons frappés d'un petit fer en motif de chardon doré, plats de papier marbré, gardes et contreplats de papier peigné, couvertures originales et dos conservés, tête dorée. Couverture et dos doublés avec deux infimes déchirures marginales restaurées sur le premier plat, et un menu manques papier au dos, infime frottement en partie supérieure des mors, exemplaire quasiment exempt de rousseurs, reliure de la fin du XIXe siècle signée de Victor Champs.
Un des quelques exemplaires qui comportent en plus des habituelles fautes typographiques de l'édition originale, la faute d'impression de la page 12 « s'enhardissent » pour « s'enhardissant ». Corrigée dès le début du tirage, cette coquille ne subsiste que dans un nombre infime d'exemplaires.
Toutes les autres coquilles habituellement citées pour qualifier le premier tirage (« Feurs du mal », page mal chiffrée, « captieux » …) sont une supercherie bibliographique, puisqu’il n’existe en réalité qu’un seul tirage de cette édition originale. Le bibliophile qui trouverait un exemplaire de 1857 sans l’ensemble de ces fautes pourrait se targuer d’une découverte exceptionnelle. En réalité, bien d’autres coquilles parsèment cette première édition, dont les plus importantes seront corrigées à la main par Baudelaire sur les exemplaires de présent (pas moins de 50 sur l’exemplaire de Félix Braquemond).
La faute à « s’enhardissant » d’une insigne rareté est, à ce jour, le seul élément permettant de distinguer le début du tirage. Cependant d’autres spécificités des premiers exemplaires disparaitront au fil de l’impression sans qu’il soit possible aujourd’hui d’établir une chronologie des modifications.
Notre exemplaire présente ainsi plusieurs autres particularités méconnues qui n'apparaîtront plus sur la plupart des exemplaires de l'édition originale.
Ainsi, au revers de la page de faux-titre, quatre éléments présents dans notre exemplaire vont disparaitre successivement pendant le tirage :
- « Les éditeurs » porte un accent sur le « E »,
- une espace sépare « Ils poursuivront » de la virgule qui le suit,
- « toutes contrefaçons et toutes traductions » deviendra par la suite « toutes contrefaçons et traductions »,
- « Les traités » ne prend pas encore de capitale.
Les corrections typographiques n'apparaîtront pas toutes en même temps. Ainsi certains exemplaires présentent toutes ces caractéristiques sauf l'espace avant la virgule, d'autres sont entièrement corrigés mais cet espace est réapparu et un autre espace est ajouté après « Lois » (ce qui homogénéise la charte typographique de la page).
De même la page de titre présente plusieurs variantes plus ou moins nettes :
- l'absence de point et de parenthèse fermante après « Les tragiques, liv. II » qui caractérise notre exemplaire sera corrigée sur beaucoup d'exemplaires.
- l'espace entre le « 4 » et la virgule de l'adresse de Poulet-Malassis n'est pas encore présente sur ce premier tirage, mais apparaîtra indépendamment de la correction précédente sur d'autres exemplaires.
- enfin l'espacement des caractères du nom de l'éditeur diffère selon les pages de titre. Sur la nôtre, « libraires-éditeurs » s'achève au niveau de la fin du « B » de « Broise ». Tandis que sur d'autres pages de titre il s'achève avant le « B », ou, au contraire au milieu du « R ».
Les rares exemplaires de première émission que nous avons pu consulter présentent tous les même caractéristiques. Les exemplaires imprimés après la correction de « s’enhardissant » ne présentent cependant pas une homogénéité des corrections, et l'on constate plusieurs états de la page de titre avec l'une ou plusieurs modifications.
Un recensement complexe reste donc à entreprendre. Mais ces particularités typographiques pourraient constituer une nouvelle piste majeure pour la recherche bibliographique sur ce chef d’œuvre de la littérature.
En effet les exemplaires sur hollande que nous avons consultés présentent toutes les caractéristiques de notre exemplaire à l'exception de la faute à « s'enhardissant ».
Cette similarité de composition semble infirmer l’hypothèse de Claude Pichois d’une impression des hollande postérieure au tirage des papiers courants. Bien qu’il soit impossible de tirer des conclusions définitives, une autre hypothèse s’offre à la réflexion :
Le tirage de ces quelques exemplaires comportant la coquille précèderait le tirage sur hollande. Ces exemplaires « fautifs » seraient ainsi une première phase de l'impression réalisée sur vélin d’édition afin d’éviter tout gaspillage de papier précieux.
Décelée par Baudelaire en contrôlant le résultat de ces quelques exemplaires de toute première émission, ce « e » intempestif aurait été ainsi naturellement remplacé avant le tirage des papiers de luxe. Les autres modifications – purement éditoriales et sans intérêt pour le poète – auraient alors été réalisées sur le tirage complet des 1250 exemplaires restants (avec cependant à nouveau des modifications en cours de tirage du premier cahier).
Si nous nous enhardissions à entériner cette hypothèse, il serait alors permis de qualifier de « premier tirage » ces quelques dizaines d’exemplaires de première presse.
Premier tirage ou première émission, ces quelques exemplaires, ici établi dans une reliure signée du XIXe siècle, constituent, après les quelques hollande et exemplaires dédicacés, le plus rare et prestigieux état de cette œuvre fondatrice de la poésie moderne.